Né le 25 mars 1904 à Tautavel (Pyrénées-Orientales), mort le 18 mai 1944 à Carmaux (Tarn), abattu par la Brigade spéciale de l’intendant de police de Toulouse Pierre Marty ; instituteur des Pyrénées-Orientales ; militant syndicaliste (FU puis SNI) ; militant de l’École moderne ; militant du Parti socialiste SFIO (1927), militant communiste (1936-1939) ; exclu du PC ; résistant des Pyrénées-Orientales puis de l’Aveyron (Libération-Sud ; MUR ; AS ; chef régional des Groupes francs des MUR de la R3) ; Compagnon de la Libération.

Louis Torcatis (1904-1944)
collection André Balent
Louis Torcatis, bronze par Dominique Parsuire* devant le groupe scolaire Louis-Torcatis à Saint-Estève (Pyrénées-Orientales)
Photographie André Balent, 28 mars 2016
Monument Louis Torcatis par Cyprien Lloansi* place de Catalogne, Perpignan
Photographie : André Balent, 3 avril 2016
Monument Louis Torcatis, Perpignan, place de Catalogne, détail
Photographie : André Balent, 3 avril 2016
Monument Louis Torcatis par Cyprien Lloansi* place de Catalogne, Perpignan
Photographie : André Balent, 3 avril 2016
Monument Louis Torcatis, place de Catalogne, Perpignan, détail
Photographie : André Balent, 3 avril 2016
Les ancêtres de Louis Torcatis étaient originaires de Corbère-les-Cabanes (Pyrénées-Orientales), une commune du Riberal roussillonnais aux confins du massif des Hautes Aspres.
Le père de Louis Torcatis prénommé aussi Louis (Louis, Boniface Torcatis) était né dans cette commune le 11 avril 1874 ainsi que sa mère, Catherine Fabresse née le 1er décembre 1872. Louis et Catherine s’étaient mariés le 10 juin 1899 — seulement au civil de surcroît — contre la volonté des parents de Louis : Catherine Fabresse était d’origine modeste, ce qui ne convenait pas dans une famille d’exploitants agricoles aisés. Le jeune couple fut donc obligé de louer ses services à des propriétaires terriens d’autres communes roussillonnaises. Un premier fils Joseph, Louis, Sauveur naquit ainsi au domaine Saint-Georges à Trouillas (Pyrénées-Orientales) le 3 juin 1900. Son oncle, Boniface Torcatis, fut le maire socialiste SFIO puis radical-socialiste de Corbère-les-Cabanes.
Louis Torcatis fut donc le deuxième enfant de ce couple qui entre-temps avait trouvé un emploi agricole à Tautavel, un village des Corbières catalanes. Sur l’acte de naissance de Louis, son père est qualifié de « cultivateur », ce qui ne signifiait pas qu’il fût propriétaire, mais simplement fermier ou granger. En 1909, la famille se fixa à Sainte-Marie-la-Mer (Pyrénées-Orientales), en Salanque. En 1909, elle se fixa à Pia, toujours en Salanque, mais à proximité immédiate de Perpignan. Le père de famille était régisseur du domaine de De Lamer.
Louis Torcatis effectua sa scolarité à l’école primaire de Pia dont il fut un excellent élève. En 1914, Louis Torcatis père fut mobilisé et resta absent pendant toute la durée de la Grande Guerre. Louis et son frère durent donc faire les vendanges. Ayant été subjugué par le violon que possédait l’un de ses camarades de classe, il consacra une partie de l’argent gagné aux vendanges afin d’acheter un instrument. Il apprit à jouer de cet instrument an autodidacte et devint un instrumentiste reconnu. À l’école normale, il n’osa avouer qu’il avait appris à jouer seul du violon et expliqua que c’était son père qui le lui avait appris. La musique devait jouer un grand rôle dans sa vie personnelle et professionnelle.
Bon élève, il put accéder facilement au cours complémentaire de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales) qu’il fréquenta de 1916 à 1920. En juillet 1920, il obtint le brevet élémentaire et, dans la foulée, sera reçu au concours d’entrée à l’École normale de garçons de Perpignan en même temps que Dominique Parsuire qui devait devenir l’un de ses meilleurs amis — il partageait avec Parsuire qui jouait du piano une même passion de la musique — et François Roig avec qui il devait militer dans les rangs du Parti communiste. À l’école normale, il fit la connaissance de Marcel Mayneris qui, mobilisé en 1918, avait dû interrompre sa scolarité à l’école normale, et d’Antonin Pagès d’une autre promotion que la sienne. Ce fut aussi pendant les années 1920-1923 que Louis Torcatis commença à pratiquer l’athlétisme (course à pied) et, surtout le rugby. Il devint un joueur de l’USP (Union sportive perpignanaise), un club qui, par fusion donna naissance à l’USAP en 1933. Il joua trois-quart-aile à l’équipe 2 (ou 3 ?) de l’USP sous la houlette de Gilbert Brutus qu’il devait retrouver en 1942 à Libération-Sud.
Ce fut d’un commun accord avec deux autres condisciples de sa promotion de l’école normale, Dominique Parsuire et Camille Saunières, que Louis Torcatis décida d’effectuer son service militaire à l’école des officiers de réserve de Saint-Maixent (Deux-Sèvres). Le 30 octobre 1923, il s’engagea comme volontaire par devancement d’appel au 80e RI, régiment en garnison dans l’Aude à Castelnaudary et à Narbonne. Il resta peu de temps dans ce régiment. Il fut, dès le 16 novembre, muté à l’école de Saint-Maixent. Élève officier de réserve, il sortit de Saint-Maixent le 24 mai 1924 avec le grade de sous-lieutenant. Le 1er septembre 1924, il fut affecté au 16e régiment de tirailleurs coloniaux à Montauban (Tarn-et-Garonne). Démobilisé le 7 novembre 1924, sous-lieutenant de réserve, il fut promu lieutenant de réserve en 1927.
Il se maria le 23 février 1925 à Pia (Pyrénées-Orientales) avec Jeanne Balent, fille d’un agriculteur propriétaire de la commune. Le couple eut deux enfants, Guy, né à Pia le 25 mai 1926 et décédé le 3 août 2013 (dont la carrière de haut fonctionnaire au ministère de l’Intérieur l’amena à intégrer la "préfectorale"), et René né le 14 septembre 1931 (qui fit une carrière de professeur d’éducation physique et sportive au lycée François-Arago de Perpignan)
Pendant son voyage de noces à Paris, il passa un examen de compositeur de musique. Peu avant son mariage, il avait pris possession de son premier poste d’instituteur chargé d’une classe unique à Sauto (commune de Sauto-Fetges), village montagnard agro-pastoral du Haut-Conflent. Dès ce premier poste, il s’efforça de développer les activités périscolaires (bibliothèque, coopérative scolaire, cours pour adultes). En octobre 1926, il fut nommé à Montalba-le-Château, village viticole proche de l’importante bourgade d’Ille-sur-Têt. Il y fut aussi chargé d’une classe unique. À Montalba, il introduisit des nouveautés pédagogiques : radio et cinéma tout en développant des bibliothèques scolaires et postscolaires. Il organisait des projections de films et des soirées « populaires » avec des récitals de chant et de musique. Il s’intéressa aussi à la mutualité. Il entreprit des démarches afin de hâter la construction d’une nouvelle école. À la rentrée scolaire de 1928, il fut muté à Codalet, commune très proche de Prades, chef-lieu du troisième arrondissement des Pyrénées-Orientales. Prenant le relais de Victor Gruat, premier secrétaire départemental du SNI muté dans l’Hérault, il héritait d’une classe mixte à deux divisions, cours moyen et supérieur. Il développa la coopérative scolaire et introduisit la TSF et le cinéma à l’école qui acquit un poste de radio et un projecteur Pathé baby. Comme à Montalba, il mit en place un cours d’adultes et des soirées populaires. À la rentrée scolaire de 1931, il fut muté à Pia, le village où il avait passé le plus clair de son enfance et toute son adolescence. Ces retrouvailles avec Pia furent pour lui très stimulantes et le confortèrent dans ses engagements sociaux et politiques. Il resserra encore ses liens avec Parsuire puisque, jusqu’à la guerre les deux familles s’invitaient mutuellement chez elles, les jeudis et les dimanches.
La musique était sa passion. Il était amateur de musique classique, de jazz et des musiques traditionnelles catalanes et il s’efforça toujours de mettre en pratique cette passion dans ses activités professionnelles et associatives. Il reprit en main un orchestre local en perte de vitesse, l’"Harmonie de Pia ". Le dirigeant et jouant le violon, il lui insuffla une nouvelle vie, le transformant en formation de grande qualité qui obtint des prix : en particulier un premier prix au concours international de musique de la ville de Reims (Marne) les 9 et 10 juin 1935 ; un premier prix Grand concours international de musique de Monaco du 7 au 10 mai 1937 (dont un premier prix de direction pour Torcatis). Cette formation musicale renforça localement le prestige de Torcatis à Pia et au-delà, dans les Pyrénées-Orientales. Il constitua à partir de ce vaste ensemble, un orchestre plus réduit qui joua du jazz, mais anima aussi des fêtes locales de village. En 1934, Torcatis créa aussi une chorale à Pia qui qui se produisit fréquemment dans le cadre des Amis de l’URSS. Les deux formations, Harmonie et chorale, furent mises à contribution afin d’animer les fêtes officielles du PC (comme la fête de la région catalane à Saint-Feliu d’Amont) ou une manifestation plus ambitieuse, organisée par le même parti, mais ouverte à des participations d’artistes et intellectuels qui n’étaient pas tous, loin de là, des membres PC : la Fête de la tradition catalane célébrée avec faste au vélodrome de Perpignan le 19 juin 1937 en présence d’intellectuels venant d’horizons divers fut une manifestation de solidarité entre les Catalans, des deux côtés de la frontière. Si nous sommes peu informés sur ses goûts littéraires, nous savons que Torcatis appréciait les œuvres de son collègue Ludovic Massé qui participa à la manifestation perpignanaise du 19 juin, au point de proposer à ses élèves des extraits de ses romans.
Torcatis fut l’un des pionniers de l’École moderne dans les Pyrénées-Orientales et participa très activement aux activités de son groupe départemental avec, entre autres, François Montagut et Antonin Pagès. Il y retrouva, surtout, son grand ami Dominique Parsuire. Avec Parsuire, il publia un Recueil de chansons pour l’École gaie et réalisa plusieurs disques de chansons édités par Scolaphone l’éditeur de la coopérative de l’enseignement laïque (CEL) dont Antonin Pagès fit la promotion dans L‘Éducateur prolétarien, organe de presse de la CEL. (Parsuire écrivit les paroles et Torcatis composa la musique). Cette activité pédagogique militante renforça son réseau de relations dans son milieu professionnel.
Le 3 juillet 1937, à la tête de la chorale de Pia, Torcatis participa à une soirée cinématographique organisée par les Amis de l’URSS au cinéma Familia de Perpignan, avec les élèves d’Antonin Pagès et ceux de sa femme qui exécutèrent des mouvements d’ensemble à l’intention du public. Sa participation à cette soirée faisait la synthèse des multiples activités de Torcatis.
À partir de l’’été 1938 Torcatis, alerté par un cousin de Corbère-les-Cabanes, prit conscience de l’importance d’un site archéologique, la grotte de Montou, avec d’importants vestiges allant du Néolithique au premier âge du Fer. Préoccupé par les menaces qui pesaient sur le site du fait de fouilles sauvages pratiquées par personnes indélicates et intéressées, il prit l’initiative de contacter à l’automne de 1938 le nouveau musée de l’Homme. Son directeur Paul Rivet, diligenta un chargé de recherches. Il fit également reconnaître le site par Pierre Ponsich, chartiste dont la famille était originaire de Millas commune voisine de Corbère, archéologue expérimenté. Par la suite, Torcatis, fit en sorte de protéger le site avant que Vichy ne prît, en 1941, des mesures générales concernant les trouvailles archéologiques enfouies. À partir de 1941, il mit au courant de l’existence du site son collègue Albert Gaillard muté d’office en 1940 à Corbère-les-Cabanes.
Du point de vue syndical, Torcatis — comme Antonin Pagès, Marcel Mayneris, Robert Bazerbe, Dominique Parsuire et d’autres instituteurs parmi ses amis « engagés », membres ou non de l’École moderne — adhéra à la Fédération unitaire de l’Enseignement. Après l’unité syndicale de 1935, ils se retrouva, avec son ami Parsuire, dans la section départementale du SNI (Voir Sors Léon). Tous deux militaient aux Amis de l’École émancipée. Nous ignorons son positionnement dans le syndicat après son adhésion au PC. Sans doute impliqua-t-il un éloignement de l’École émancipée qui ne signifia pas pour autant une rupture avec beaucoup de ses amis de l’École moderne — parmi lesquels son beau-frère Ferdinand Baylard — demeurés membres de la tendance École émancipée.
Les archives du RAGSPI (Moscou) établies sans doute à partir d’une « bio » rédigée pour le PC et qui ne nous est pas parvenue, indiquent que Torcatis a, pour la première fois, adhéré à un parti, la SFIO, en 1927. Il ne demeura qu’une année dans les rangs de ce parti. Le choix de cette adhésion, même si elle ne fut pas suivie d’effet, coïncidait avec celui, plus constant, de son ami Parsuire. En effet, séduit par l’expérience soviétique, il ne pouvait demeurer dans la « vieille maison » et ne pouvait par ailleurs adhérer à un parti communiste devenu beaucoup trop sectaire à ses yeux après avoir adopté la ligne « classe contre classe » de l’IC. Il fut aussi influencé par son beau-père, Étienne Balent, un des fondateurs de la cellule de Pia du PC en 1928, avec six autres habitants de la commune dont Thérèse Auriol, directrice de l’école des filles. Mais ce fut le changement de ligne du PC, à partir en 1935, qui permit à Torcatis de faire un premier pas en adhérant aux Amis de l’URSS puis au parti en 1936 ainsi que l’indiquent les archives de Moscou qui confirment de nombreux témoignages oraux.
Il fut un militant assidu des Amis de l’URSS, participant aux activités de propagande de cette association dans le département. S’il admirait l’œuvre accomplie lors de la réalisation des plans quinquennaux, on peut penser que le doute, concernant la « patrie du socialisme », s’insinua progressivement dans son esprit. Adhérent d’une section du SNI, dirigée par les Amis de l’École émancipée, dont le secrétaire Léon Sors s’était rallié aux idées d’extrême gauche et adhéra à la Gauche révolutionnaire puis au PSOP, il subissait l’influence du noyau le plus militant de sa profession que ne pouvait contrebalancer celle des instituteurs communistes les plus convaincus, Paul Combeau (d’ailleurs bientôt « suspect » aux yeux de l’appareil du parti) et, surtout, François Marty stalinien zélé. Son beau-frère, l’instituteur Ferdinand Baylard avec qui il entretenait les relations les plus cordiales était aussi un pivertiste militant.
Ceci étant, après son adhésion au PC, Torcatis en devint bientôt le leader à Pia. Il fut secrétaire de la cellule locale qui compta cinquante-neuf adhérents en 1938. La police avait bien compris l’influence qu’exerçait Torcatis dans son village d’adoption. En effet, une note du 29 janvier 1939 constatait qu’il s’était « attiré l’estime de la jeunesse ». Son dynamisme et son aura amenèrent les dirigeants à lui confier des responsabilités. Le 5 décembre 1937, il devint membre du comité de la région catalane du PC (les Pyrénées-Orientales) créée en août 1934. Le 9 janvier 1938, le comité régional l’élut à la commission régionale d’organisation. Le comité de la Région catalane du PC lui confia la responsabilité du secteur culturel du parti.
Torcatis tint une chronique hebdomadaire dans Le Travailleur catalan, l’organe de la région communiste dès son deuxième numéro, le 1er août 1936. Celle-ci, « Coup de filet », fut publiée jusqu’à son exclusion du PC. La dernière le fut le 25 mars 1939. Ces billets publiés à la une de l’hebdomadaire tranchaient par leur liberté de ton. Celle-ci ne fut pas étrangère aux soupçons qui pesèrent sur lui, alimentés par la paranoïa anti-trotskiste d’André Marty, le mentor de la région catalane du PC. La guerre civile espagnole, le soutien constant des pivertistes de Pyrénées-Orientales au POUM qualifié de « trotskiste » rendirent Torcatis toujours plus suspect aux yeux de la direction du PC. Ses relations avec les instituteurs syndicalistes les plus militants souvent liés au pivertisme, à commencer par son beau-frère, éveillaient aussi les soupçons du « mutin de la Mer Noire ». Dans un rapport au bureau politique du 28 juillet 1938, sur le trotskisme, il fut reproché à Torcatis d’avoir fourni, dans ses biographies, des « réponses insuffisantes sur le trotskisme ». Le même rapport indiquait que : « il [Torcatis] a pu étudier leurs méthodes d’action au service d’une idéologie d’officine » et que « ces extrémistes ont tout l’air d’individualités bourrés de snobisme marxiste, n’ayant aucun appui dans les masses et essentiellement anticommuniste, capable de ce fait des pires alliances ». De ce point de vue, il était aussi suspect que Paul Combeau que Marty accusait aussi d’être trotskiste et d’entretenir des relations étroites avec Gabriel Péri qui venait très souvent dans les Pyrénées-Orientales. Péri, beau-frère d’André Marty, était accusé par ce dernier d’avoir des sympathies trotskistes. Si Combeau fut rapidement exclu du PC pour n’avoir pas participé à la grève du 30 novembre 1938, Torcatis ne put l’être pour ce motif. En effet, d’après la police, il « s’est fait particulièrement remarquer » pour sa participation à cette grève qui valut des sanctions administratives aux fonctionnaires qui y participèrent. Lors du congrès régional de décembre 1937, il avait accédé au comité régional. Un rapport, conservé à Moscou, le notait « B, voire C ». Elle indiquait qu’il devrait être rétrogradé à C. Cette appréciation qui suggérait qu’il faudrait l’écarter de cette instance dirigeante montrait qu’il n’était déjà guère en odeur de sainteté. Cette proposition fut réitérée dès le début de 1939 dans les rapports sur les régions et comités régionaux. Évincé du comité régional à la fin de 1938, Louis Torcatis fut finalement exclu du Parti communiste dans le courant du mois de mars 1939. En effet, il refusa de rompre avec son beau-frère, Ferdinand Baylard, militant du PSOP abusivement qualifié de « trotskiste ». D’après Achille Llado instituteur très lié à Torcatis, ce fut André Marty qui aurait provoqué cette exclusion en lui demandant de choisir entre son parti et sa famille. Torcatis refusa l’alternative. Cette exclusion était le point d’aboutissement d’une mise à l’écart qui concerna les instituteurs membres de la direction régionale du parti, à l’exception de François Marty. On lui reprochait aussi la liberté de ton de sa rubrique du Travailleur catalan, "Coup de filet" car, crime de lèse-majesté, il allait jusqu’à faire des plaisanteries (bien anodines pourtant !) sur André Marty et sur son collègue François Marty. Bien que de tempérament pacifiste, il avait défendu, en bon communiste et avec fermeté la position de son parti au moment de la crise des Sudètes et de la signature des accords de Munich. En témoigne, entre autres, un de ses billets dans Le Travailleur catalan du 15 octobre 1938.
Louis Torcatis, d’après son beau-frère Ferdinand Baylard et Achille Llado, ne cessa, après son exclusion de se considérer comme un militant communiste (Baylard et Llado adhérèrent au PCF à la Libération). Toutefois, il n’approuva pas le pacte germano-soviétique et le fit savoir à Roger Torreilles, un communiste des Pyrénées-Orientales, avec qui il avait parlé dans la zone des armées.
La mobilisation trouva Torcatis en vacances à Corbère-les-Cabanes où son père, ayant pris sa retraite, exploitait des vignes familiales. Le boucher de Pia vint à Corbère lui porter sa feuille de route, ce qui l’amena à faire, en catalan, la remarque suivante : « Voyez-vous là. Ils m’ont envoyé un boucher pour aller faire la guerre ! » Officier réserviste, il gagna, le 1er septembre 1939, le 44e RIC en garnison à Perpignan. Il était « aux armées » le 11 septembre. Du 3 septembre 1939 au 31 mai 1940, il passa la « Drôle de guerre » d’abord à proximité de Bar-le-Duc (Meuse) à l’arrière à Arpenans (Haute-Saône) logé chez l’habitant, la famille Pelléterée. Il avait les mêmes affectations que les autres réservistes de Pyrénées-Orientales issus du 44e RIC, Paul Izern et Quéya. Le 1er juin 1940, il fut affecté au 3e RIC. Le 9 juin, il participa à son premier combat dans la forêt de Dieulet près de Stenay (Meuse). Il se distingua dans un affrontement très dur avec les Allemands. Torcatis prit le commandement de sa compagnie après que le capitaine eut été tué. Il dirigea une contre-attaque. Il fut fait prisonnier après perdu 181 hommes. Il reçut une citation (a fait preuve des « plus belles qualités de calme et de sang-froid ») et la Croix de guerre 1939-1940 avec étoile de vermeil.
Prisonnier avec autre officier de réserve catalan, Paul Izern, à l’école normale de Bar-le-Duc (Meuse), Torcatis, embarqué, vers le 20 août 1940 dans un convoi ferroviaire à destination de l’Allemagne s’évada spectaculairement. Après avoir découpé, avec Izern et un autre prisonnier, une trappe dans le plancher du wagon, il fut le premier à tenter d’échapper à la captivité. Lors d’un ralentissement, il se laissa choir sur la voie et s’en sortit sans dommages. Si Paul Izern réussit aussi son évasion, deux autres prisonniers qui la tentèrent périrent cisaillés par les roues du train. Ayant réussi à se procurer des vêtements civils et un vélo, il parcourut 200 km jusqu’à Arpenans où ses anciens logeurs contactèrent des cheminots qui acceptèrent de le faire passer en zone libre. Il arriva ainsi à Lyon sur la locomotive d’un train. De Lyon, il put rejoindre Perpignan puis Pia où il arriva le 23 août. Le 29 août, il fut officiellement démobilisé.
À la rentrée scolaire, il ne retrouva son poste à Pia. L’inspecteur d’académie de Perpignan prononça sa mutation d’office comme celle de tous les instituteurs du département qui avaient participé à la grève du 30 novembre 1938. Le 1er octobre 1940, il fut donc affecté à l’école de Passa, un village des Basses Aspres. Il demeura deux ans dans ce poste avant d’être nommé, le 1er octobre 1942, directeur de l’école de Saint-Estève, près de Perpignan. Il avait en charge les cours élémentaire, moyen et supérieur, trente-trois élèves au total.
À Passa, Torcatis fut vite adopté par les habitants. Son dynamisme professionnel ne se démentit pas. Toujours partisan des méthodes actives, il multiplia les initiatives pédagogiques aussi bien dans sa classe que périscolaires. Les sorties scolaires à but pédagogique furent multipliées, dans l’environnement immédiat de Passa, mais aussi à plus longue distance, comme un voyage en Cerdagne en juin 1942 ou comme le déplacement méticuleusement organisé de trente-trois écoliers à vélo jusqu’à Collioure, à 35 km de Passa. Peu de temps après avoir été installé dans son nouveau poste, il forma un orchestre et une chorale scolaires. Il monta des spectacles, saynètes voire petits opéras sur des textes dont il était l’auteur interprétés par les écoliers mais aussi par d’autres villageois lorsque l’objectif fut d’aider les prisonniers de guerre. À la fin de 1941, il anima à l‘école des séances de cinéma ouvertes à la population toujours dans le but de venir en aide aux prisonniers. Le 10 août 1941, il fut contraint de revenir à Passa en pleines vacances scolaires, afin de participer, le 18, en grande pompe à la remise du fanion de la Légion française des combattants. Après le discours du président départemental des Amis de la Légion, le général Galy qui stigmatisa les Juifs, les communistes, les socialistes, les francs-maçons, Torcatis devait, à contre cœur, faire jouer par ses élèves l’air de Maréchal nous voilà ! qu’il avait dû rapidement leur apprendre. Mais après avoir écouté le discours de Galy, il fit exécuter La Marseillaise avant l’hymne pétainiste. Cette initiative provoqua un grand émoi. Cet épisode marqua profondément Louis Torcatis qui en fut durablement éprouvé.
Torcatis intégra bientôt les rangs de la Résistance. Il fut contacté au printemps 1942 par son vieil ami Dominique-Jean Parsuire qui venait d’être révoqué de son poste d’instituteur pour « menées antinationales », c’est-à-dire son appartenance à la franc-maçonnerie. Parsuire qui avait rejoint le mouvement Libération-Sud dans les Pyrénées-Orientales peu après sa création le convainquit d’y adhérer. Le charisme de Torcatis lui permit d’exercer rapidement une influence considérable à Passa qu’il mit au service de son nouvel engagement. L’adjoint au maire, maintenu par Vichy, Marcel Noury participait déjà à l’action de plusieurs réseaux de renseignements et de passages vers l’Espagne. Torcatis le mit en contact avec Libération-Sud et Dominique Parsuire. Mais cette influence, acquise à Passa, ainsi que l’« incident » du 18 août 1941 inquiétaient l’administration. Pendant l’année scolaire 1941-1942, il fut inspecté à trois reprises, deux par l’inspecteur primaire le 21 novembre 1941 et le 14 mars 1942 et une troisième par l’inspecteur général Schmitt le 16 mai 1942. Les rapports furent élogieux. L’inspecteur général lui suggéra même de solliciter une mutation pour la direction d’une grande école lui spécifiant qu’il se portait garant de sa prompte obtention. En effet, il fut muté sur un poste de direction à Saint-Estève à proximité de Perpignan.
Ce changement d’affectation facilita, du fait de la proximité de Perpignan, sa participation aux activités clandestines de Libération-Sud dont il intégra rapidement le comité directeur départemental après le 14 juillet 1942 et la manifestation de Perpignan où les résistants firent le coup de poing avec le SOL. Le premier chef départemental de Libération-Sud, Jean Olibo fut assigné à résidence à Estagel (Pyrénées-Orientales) pour sa participation à cette manifestation à laquelle Torcatis ne participa pas car il eût été révoqué pour cela comme les enseignants des divers degrés qui y furent aperçus. L’éloignement d’Olibo imposa une restructuration du mouvement dès le mois de juillet. Parsuire et Torcatis entrèrent avec quelques autres au nouveau comité directeur départemental de Libération-Sud. Un nouveau chef fut désigné, Joseph Rous (de Puyvalador). Mais, dès le printemps 1942, Torcatis et Parsuire, avaient jeté les bases de Para, la branche militaire de Libération-Sud, dans les Pyrénées-Orientales ; Torcatis en était le chef et Parsuire l’adjoint. Torcatis participa aussi occasionnellement avec d’autres membres de Libération-Sud — dont son inévitable compagnon Parsuire — au fonctionnement du réseau Brutus qui organisait des passages clandestins vers l’Espagne. En avril 1942, Torcatis contribua, avec Campsolinas à faire passer par Reynès six fugitifs dont Diomède Catroux, le neveu du général, rallié à de Gaulle, Georges Catroux. Mais accaparé par d’autres tâches, il ne pouvait se consacrer pleinement à cette activité clandestine.
Les réunions de Libération-Sud pouvaient se tenir au Castillet, aux archives municipales, accueillis par le directeur, Gabriel Vidal. Quelquefois, les rencontres avaient lieu dans des appartements, chez Gilbert Brutus, par exemple, ou des arrière-salles de café, La Marée, La Font del Gat. Désormais, Torcatis put aussi avoir le contact avec Francis Missa alias « L’Éveillé » chef régional de Libération-Sud pour la R3, ainsi lors d’une réunion à Perpignan en janvier 1943 lorsque fut mis en place un nouveau comité directeur départemental de Libération-Sud. Le mouvement procédait à la réception puis à la distribution du journal clandestin Libération. Fin janvier 1943, la décision de fusionner les trois grands mouvements de Libération de la zone sud, permit des rapprochements entre les responsables départementaux des différentes branches. Dans les Pyrénées-Orientales, seuls Para de Libération et l’AS de Combat étaient concernés. La fusion des mouvements dans les Pyrénées-Orientales mit en évidence les conflits de personnes et de conceptions tactiques entre les deux mouvements. Seules, les directions de la R3 pouvaient les résoudre en répartissant les responsabilités départementales avant même la réunion constitutive des MUR qui eut lieu le 25 février 1943. Le nom de Torcatis s’imposa comme responsable départemental de la branche militaire des Mouvements unis de résistance (MUR). Dans les Pyrénées-Orientales, à la différence de ce qu’il advint dans l’Aude ou dans l’Hérault, ce fut Libération qui s’assura le contrôle des principaux postes ou branches des MUR. Torcatis, pour sa part fut promu chef départemental de l’AS des MUR, avec deux autres militants de Libération-Sud, Dominique Parsuire et Pierre Gineste. Raymond Chauliac (de Combat) et Francis Missa (de Libération-Sud), qui avait réuni les intéressés aux archives, au Castillet, avaient décidé que le chef de l’AS des Pyrénées-Orientales serait de Libération-Sud. Ils avaient d’abord pressenti Gineste qui, prétextant son âge avancé, déclina l’offre. Ils choisirent donc Torcatis qui se mit aussitôt à l’œuvre. Mais dans la nuit du 12 au 22 mai 1943, l’arrestation de Gabriel Vidal et de Gaston Stellato par les Allemands provoqua une grande vague d’arrestations parmi les cadres des MUR des Pyrénées-Orientales, menaçant d’anéantir l’organisation. Les agents de la Sipo-SD vinrent arrêter Torcatis à son logement de fonction de Saint-Estève le matin du dimanche 23 mai. Caché pendant la perquisition, il réussit néanmoins à s’enfuir à travers champs après avoir donné un rendez-vous aux autres membres de la famille. Réfugié chez des amis sûrs du quartier du Bas Vernet, il fut pris en charge par un proche parent et munis de faux papiers. Louis Torcatis devint « Lambert Balent, professeur de musique ». Le 24, la famille au grand complet prenait, en gare de Salses, le train pour Paris et trouve refuge chez un beau-frère, postier à Enghien (Seine-et-Oise – Val d’Oise). Alors que son fils aîné réussit à passer la première partie du baccalauréat à Paris où il fut inscrit in extremis grâce à une bienveillante complicité, il essaya de faire connaître sa présence à Dominique Parsuire emprisonné à la prison de la Santé après son arrestation le 23 mai en sifflant, sur le trottoir La chanson des marteaux qu’ils avaient composée ensemble pour l’École moderne.
Avant de quitter Paris, Torcatis put aller accueillir son beau-frère Ferdinand Baylard, prisonnier de guerre libéré. Torcatis expliqua à ce pivertiste d’avant 1940 que, en dépit de son exclusion du PC, il n’avait jamais cessé d’être communiste. À ce propos, Henri Noguères, principal rédacteur de la monumentale Histoire de la Résistance en France (six volumes, Paris, Robert Laffont, 1967-1981), présente toujours Torcatis comme un militant socialiste d’avant 1940 et socialiste clandestin ce qui est manifestement erroné. Achille Llado, à la suite de Ferdinand Baylard et de Dominique Parsuire a témoigné que, lors des longues discussions politiques qu’ils eurent pendant soirées d’automne à Coupiaguet, Torcatis, après l’épisode du pacte germano-soviétique et l’entrée en guerre de l’URSS, accorda à nouveau sa confiance au PC. Léo Figuères, pour sa part, a expliqué que Torcatis avait sollicité son adhésion au PC clandestin. Jacques-Augustin Bailly (op. cit.), évoque donc à tort l’existence, au sein des MUR, d’un Aveyron « qui fait figure de bastion socialiste », en partie grâce à Torcatis et suggère que l’assassinat du Catalan aurait laissé le champ libre, dans le directoire régional, au pro-communisme de Gilbert de Chambrun.
Pensant que le séjour de sa famille à Paris était trop risqué, Torcatis se souvint que Achille Llado, un collègue instituteur et ami avec qui il passait les vacances de l’été 1942 à la plage du Barcarès (Pyrénées-Orientales), lui avait proposé, en cas de problèmes provoqués par l’action résistante de venir se réfugier dans sa famille en Aveyron. En juillet 1943, la famille Torcatis débarqua donc à Coupiaguet (commune d’Ayssènes, Aveyron) où le couple Llado était titulaire d’un poste double d’instituteurs. Ayant établi ses quartiers dans ce hameau du Rouergue méridional profond, Torcatis reprit contact avec la Résistance. L’Aveyron faisant partie de la R 3 comme les Pyrénées-Orientales, il put renouer avec les cadres des MUR et de l’AS de Montpellier avec lesquels il avait été en contact, Missa en premier lieu. Celui-ci, opposé au cryptocommunisme de son collègue de Combat, Gilbert de Chambrun, favorisa, avec Henri Noguères, autre membre du directoire des MUR de la R 3, son accession au poste de chef régional des Groupes francs (GF) des MUR lors d’une réunion. En novembre, la participation à une réunion du directoire régional des MUR, Torcatis fit la connaissance de Serge Ravanel chef des GF pour l’ensemble de la France et de Maurice Kriegel-Valrimont responsable de l’Action ouvrière (MUR). Torcatis fut aussi en contact avec Louis Noguères, député des Pyrénées-Orientales, clandestin à Villefranche-de-Rouergue (Aveyron).
À la fin de 1943 et au début de 1944, Torcatis (qui avait pris le pseudonyme de « Bouloc », du nom d’un village du Lévézou (Rouergue) avait structuré ses Corps francs en équipes opérationnelles, tout comme Gérald Suberville, son homologue régional de l’Action ouvrière. À la tête des GF, Torcatis se révéla, une fois de plus, comme un meneur d’hommes, à la fois méthodique et charismatique. La plupart des membres des GF étaient des hommes jeunes et intrépides, bénéficiant d’une grande mobilité grâce à l’usage systématique d’automobiles. La majorité d’entre eux résidaient clandestinement dans l’Aveyron d’où ils faisaient leurs coups de main dans toute la R3 (Voir par exemple Paul Mulot). Le maquis (AS) aveyronnais Stalingrad implanté dans le Ségala, aux confins du Tarn, fut une « pépinière » de GF. Torcatis s’efforça de les structurer dans tous les départements de la région. Paradoxalement, les Pyrénées-Orientales étaient le département où ils ne demeurèrent qu’à l’état embryonnaire, voire théorique. Torcatis se déplaçait sans cesse (réunions du directoire régional ; contacts avec les GF locaux) dans la R3 (sauf les Pyrénées-Orientales) et les départements limitrophes, le Tarn en particulier dont la partie orientale, l’Albigeois et le Carmausin, dépendaient de fait de la R 3 et non de la R4. Parmi les nombreuses actions armées qu’il commandita aux GF qu’il avait sous son autorité, notons l’exécution, à Perpignan, d’Henri Tréyeran, buraliste, chef départemental adjoint de la Milice des Pyrénées-Orientales. Le 1er mars 1944, il rencontra (avec Missa) à Villefranche-de-Rouergue (Aveyron) Camille Fourquet chef départemental des MUR des Pyrénées-Orientales, fugitif et menacé d’arrestation dans son département. Fourquet, eut l’occasion d’assister, pendant son séjour aveyronnais et tarnais, à quelques-unes des interventions armées des GF de Torcatis (contre des collaborationnistes, des actions de sabotage).
Les MUR et l’AS de Montpellier — ville dont Torcatis se tint soigneusement à l’écart — furent infiltrés par les Allemands et par les hommes de l’intendant de police, Pierre Marty, qui causèrent l’arrestation de membres de groupes francs de l’Hérault (Voir Pitangue Jean-Marie, Abbal Roger.) Suberville et Llauro (op. cit.), ont bien montré les mécanismes et l’étendue de ces infiltrations. En mars 1944, Torcatis et sa famille déménagèrent aux Farguettes (Tarn), près de Carmaux. Il installa son quartier général au garage Bousquet, rue Chanzy, à Carmaux. En avril 1944 (le 1er ou le 2), lors d’une réunion à Carmaux du directoire des MUR de la R3, Torcatis devint le chef régional des CFL (Corps francs de la Libération) regroupant, AS, AO et GF. Mais cette création des CFL demeura en grande partie théorique. Elle suscita des résistances et des refus de la part de responsables ce qui amena Torcatis à en contester à son tour le bien fondé, allant jusqu’à demander, le 7 mai 1944, leur avis à Gilbert de Chambrun et à Serge Ravanel, responsable de la R4.
Le 18 mai 1944, Louis Torcatis tomba dans un guet-apens tendu par des hommes de la « brigade spéciale » de l’intendant de police à Toulouse (depuis avril, antérieurement à Montpellier), Pierre Marty. Ceux-ci, se firent passer à Rodez pour des agents alliés et, en possession de mots de passe surent convaincre « Dalou » un résistant ruthénois, de les conduire auprès de Torcatis. Ils s’en allèrent à Carmaux chez Bousquet, le quartier général des GF. Comme Torcatis n’y était pas, Bousquet demanda à un autre GF, Redon, d’aller, avec sa motocyclette, le chercher aux Farguettes. À l’entrée de Carmaux, trois hommes — les prétendus agents alliés, en fait les trois hommes de la brigade spéciale — le menottèrent. Il réussit cependant à s’enfuir en courant mais, atteint par un premier coup de feu aux jambes, poursuivant à cloche-pied, il fut touché une seconde fois à l’omoplate et s’effondra dans le couloir de l’échoppe de Lorenzo Lazo, cordonnier. Ce fut les balles de l’arme de l’un d’entre eux, Brunner, qui l’abattirent. Torcatis fut transporté à la clinique Sainte-Barbe des houillères de Carmaux par le docteur Izard appelé par Lazo. Le chirurgien, Goulesque, tenta l’impossible afin de le sauver. Après une agonie de douze heures, Torcatis expira.
Ses obsèques eurent lieu le dimanche 21 mai. Elles furent une manifestation de force de la Résistance, incitant les Allemands et les hommes de Vichy à faire profil bas. Dix mille Carmausins, dit-on rétrospectivement (d’autres sources indiquent le nombre de six mille) suivirent le cercueil alors que des résistants, parmi lesquels certains des GF qu’il avait dirigé, assuraient le service d’ordre. En l’église Saint-Privat, l’agnostique et volontiers anticlérical qu’était Torcatis reçut un dernier hommage : le chanoine Frayssinet prononça une courageuse homélie qu’il termina par La Marseillaise.
Des zones d’ombre demeurent sur les circonstances de l’exécution de Torcatis par les hommes de Marty. Pourquoi ne l’avoir pas capturé vivant, chose facile lorsqu’il essayait de s’enfuir, menotté ? Quel fut le rôle dans la conception du guet-apens, de « Charles » (Yves Durguin), arrêté à Toulouse le 17 mai, un des adjoints de Torcatis qui livra son nom à Marty ? Les recherches d’Étienne Llauro et de Gérald Suberville (qui a assisté en 1948 à Toulouse au procès de Pierre Marty et a eu accès, plus tard, aux dossiers de l’instruction et de l’audience) permettent d’établir des hypothèses et de tracer quelques pistes.
Le nom de Torcatis a été parfois imprudemment avancé dans l’ « affaire Marissal » de Montpellier. Christian Roche, (op. cit.,p. 119) a suggéré, sans étayer son affirmation par des preuves tangibles, que Torcatis, lors d’une réunion à l’Hôtel Moderne de Séverac-le-Château (Aveyron), décida d’intégrer dans ses groupes francs le jeune Raoul Batany à condition qu’il fût « en mesure de faire ses preuves » en abattant un milicien. Cette accusation rend Torcatis indirectement responsable de la mort du médecin montpelliérain Arthur Marissal abattu le 4 mai 1944 par Batany. L’examen attentif du dossier exclut la responsabilité de Torcatis qui ne contrôlait pas tous les groupes francs de la R3 et qui n’aurait jamais recruté — qui plus est selon les modalités relatées par Christian Roche — dans ses équipes un jeune agent de liaison trop inexpérimenté pour participer aux actions des groupes francs. Tout ceci ne correspond pas à ce que l’on sait de sa façon de concevoir la préparation de ses actions et de choisir ses hommes.
La dépouille de Louis Torcatis fut transférée de Carmaux à Perpignan le 2 juin 1945. Elle fut exposée dans une chapelle ardente à l’hôtel de ville. Louis Torcatis reçut l’hommage du préfet Jean Latscha, du CDL, de Félix Mercader, maire de Perpignan, du colonel Dominique Cayrol son successeur à la tête de l’AS des Pyrénées-Orientales, des résistants de toutes les obédiences, de ses collègues de l’enseignement. Le lendemain, un imposant cortège traversa la ville jusqu’aux HBM Saint-Louis où le corps de Torcatis fut transporté à dos d’homme par huit soldats se relayant. Après un dernier discours de Camille Fourquet, le corps fut chargé sur un véhicule qui l’amena au cimetière de Pia où il fut déposé dans le caveau familial de la famille Balent-Torcatis au cimetière communal. Léon Sors secrétaire du syndicat unique de l’Enseignement, Camille Fourquet et le préfet Jean Latscha prononcèrent encore des paroles d’hommage avant que l’Inspecteur d’Académie Maureille ne remercie la nombreuse assistance.
Une avenue de Perpignan, dans le quartier du Bas Vernet porte le nom de Louis-Torcatis. Dans le reste des Pyrénées-Orientales, l’odonymie honore massivement la mémoire de Louis Torcatis. On trouve des rues Louis-Torcatis à Alénya, Argelès-sur-Mer, Bompas, Corbère-les-Cabanes, Estagel, Ille-sur-Têt, Rivesaltes, Saint-Estève, Le Soler, Tautavel, Thuir, Tresserre, Villeneuve-la Raho ; une avenue Louis-Torcatis à Passa et à Pia ; une place Louis-Torcatis à Corbère-les-Cabanes ; une impasse Louis-Torcatis à Cabestany. Une avenue de Carmaux (Tarn) porte le nom de "Bouloc-Torcatis". Des écoles roussillonnaises portent également le nom de Louis-Torcatis : un groupe scolaire, une école maternelle et une école élémentaire de Saint-Estève, les écoles de Bouleternère et de Passa, l’école élémentaire de Pia ; l’école maternelle d’Ille-sur-Têt. Portent encore son nom l’école de musique de Pia et la halle des sports de Saint-Estève. Par contre le groupe scolaire Jean Alio - Louis Torcatis de Perpignan a cessé, dans la décennie 2010, de porter ce nom pour laisser sa place à l’école catalane Arrels et au groupe scolaire Romain-Rolland ; seul le restaurant de ce groupe scolaire porte en 2016 le nom d’"Alio-Torcatis" (sans prénoms).
Dominique Parsuire, proche ami de Torcatis, sculpta de mémoire, après la Libération, un buste en bronze qui depuis a été installé à Saint-Estève devant l’une des deux écoles Torcatis de la localité. Un monument fut érigé à Carmaux sur les lieux mêmes où il fut abattu ; il porte deux plaques, l’une évoquant « Louis Torcatis Bouloc », l’autre rendant hommage « Aux victimes de la Libération de Carmaux ». Le 20 novembre 1949 fut inauguré à Perpignan le monument à la mémoire de Louis Torcatis réalisé par Cyprien Lloansi architecte socialiste et résistant à la demande de la Section départementale du SNI qui leva à cet effet une souscription. Érigé sur la place de Catalogne au milieu de magnolias, il fut déplacé sur cette vaste place remodelée à l’occasion de transformations. Cette inauguration placée sous la présidence de Maurice Sors, le secrétaire de la section départementale du SNI, rassembla aussi les représentants des corps constitués et une vaste foule de militants et d’anciens résistants. Le nom de Louis Torcatis figure sur les monuments aux morts de Corbère-les-Cabanes, Saint-Estève et Pia, sur la plaque commémorative des instituteurs du département morts pendant les deux guerres mondiales apposée à l’Inspection académique des Pyrénées-Orientales à Perpignan, sur le monument des victimes des conflits du 20e siècle érigé au cimetière de Pia et sur la plaque commémorative apposée dans l’église paroissiale de Pia.
La librairie de Perpignan ouverte puis dirigée par sa veuve, porte toujours, après sa reprise dans les années 1960 par la famille Coste, le nom de « librairie Torcatis ».
Louis Torcatis reçut la Croix de guerre avec vermeil et la médaille de la Résistance. Il fut homologué lieutenant-colonel des FFI, devint compagnon de la Libération à titre posthume (décret du 19 octobre 1945). Il fut fait chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume (14 août 1951).
Oeuvres

ŒUVRES : De nombreux articles dans Le Travailleur Catalan, 1936-1939. — Œuvres musicales y compris les paroles de chansons enregistrées : Dominique Parsuire (poèmes), Louis Torcatis (musique), Chansons pour rendre l’école gaie aux enfants du peuple, Toulouse, éditions Charles Costes, 21 p. [17 chansons]. ; Petits pantins, quadrille enfantin, pour évolutions rythmiques (D.-J. Parsuire, Louis Torcatis*, Georges Aubanel, direction d’orchestre), disque 78 tours, Coopérative de l’enseignement laïc, sl., sd. [avant 1939]. ; Le semeur, enregistrement sonore ; Les marteaux ; Bonjour, (textes de Parsuire, musique de Torcatis, interprétée par Mlle Decroix de la Gaieté lyrique), disque 78 tours pour l’étude et l’accompagnement des chants scolaires, Coopérative de l’enseignement laïc, sl., 1934. — Des poésies (inédites de son vivant).

Sources

SOURCES : RGASPI, 517, 1, 1884 ; 517, 1, 1894 ; 517, 1, 1909. — Arch. dép. Pyrénées-Orientales, 1 R 595, f° 1680 ; 129 W 1 (enseignants 1940 -1945). — Arch. com. Tautavel, acte de naissance de Louis Torcatis et mention marginale. — Arch. com. Pia, acte de mariage. — Le Travailleur catalan, 11 décembre 1937, 22 janvier 1938 (en particulier). — Le Républicain, Perpignan 3-4 juin 1945. — Jacques-Augustin Bailly, La Libération confisquée. Le Languedoc 1944-1945, Paris, Albin Michel, 1993, 481 p. [pp. 165-166]. — André Balent, notice DBMOF, tome 42, 1992, pp. 255-256. — Raymond Bourderon, Libération du Languedoc méditerranéen, Paris, Hachette, 1974, 383 p. [p. 55]. — Michel Cadé, Le parti des campagnes rouges. Histoire du Parti communiste dans les Pyrénées-Orientales 1920-1939, Marcevol, Éditions du Chiendent, 1988, 346 p. — Pierrre Campsolinas, Un homme pour un sac de blé, Paris, Clancier-Guénaud, 1987, 207 p. [p. 85]. — Émilienne Eychenne, Les portes de la liberté. Le franchissement clandestin de la frontière dans les Pyrénées-Orientales de 1939 à 1945, Toulouse, Privat, 1985, 285 p. [p. 111]. — Léo Figuères, Jeunesse militante, Éditions sociales, 1971, 299 p. [p.78]. — Roger Justafré-Parent, Louis Torcatis Bouloc : un Catalan héros de la Résistance régionale, Passa, 1998, 127 p. — Achille Llado, Louis Torcatis : Catalan, héros de la Résistance, tapuscrit inédit, 1978. — Étienne Llauro, Torcatis « Bouloc » destin d’un humaniste 1904-1944, Portet-sur-Garonne, Loubatières, 1998, 493 p. — Henri Noguères (avec la collaboration de Marcel Degliame-Fouché et Jean-Louis Vigier), Histoire de la Résistance en France, Paris, Robert Laffont, cinq volumes, 1967-1981 ; tome 2, L’armée de l’ombre, Juillet 1941-octobre 1942, 2e édition, 1969, p. 551 ; tome 3, Et du nord au midi … Novembre 1942-septembre 1943, 1972, p. 92 ; tome 4, 1976, pp. 224, 225, 325, 326, 506, 645, 646. — Christian Roche, « L’énigme de l’affaire Marissal (1944) », Études Héraultaises, 45, Montpellier, 2015, pp. 117-123. — Gérard Suberville, « L’affaire Pierre Marty Intendant de Police devant le Cour de Justice de Toulouse », Les lendemains de Libération dans le Midi. Actes du colloque de Montpellier 1986, Montpellier, Université Paul-Valéry Montpellier III, 2e édition, 1997, pp. 3-26. — Vladimir Trouplin, Dictionnaire des compagnons de la Libération, Bordeaux, Élytis, 2010, 1230 p. — Témoignages (1974 et 1983) de Fernand Cortale, Émile Dardenne, Achille Llado et Ferdinand Baylard. — MemorialGenWeb consulté le 4 avril 2016.

André Balent

Version imprimable de cet article Version imprimable