Né le 2 avril 1898 à Pula (Autriche-Hongrie, Italie, Yougoslave, Croatie), fusillé le 17 avril 1942 au Mont-Valérien, commune de Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine) ; maître forgeron, docker, serrurier ; militant communiste ; volontaire en Espagne républicaine ; résistant de l’Organisation spéciale-Main-d’œuvre immigrée (OS-MOI).

Riccardo Rohregger
Fils de Carlo et d’Anna, née Gigante, Riccardo Rohregger fit son service militaire de 1916 à 1918 en Autriche. Il était né en territoire autrichien qui devint italien après novembre 1918. Il fut avec Mario Buzzi un des deux (ou des quatre si on y inclut les Italiens de la deuxième génération, Spartaco Guisco et Marcel Bertone) Italiens condamnés au terme du procès dit de la Maison de la Chimie d’avril 1942. Pourtant, peut-être à cause de la terminaison germanique de son nom nom, la nationalité de ces condamnés ne sera pas mise en exergue par la presse vichyssoise de l’époque. En tout cas, c’est ce que constata, presque soulagé, le sous-officier de la police italienne en service auprès du consulat général d’Italie à Paris dans la note qu’il envoya à son ministère de tutelle à Rome, au lendemain de l’exécution. La note avait pour but, entre autres, de demander que soient mis le mot « fin » et la mention « décédé » en bas du long fascicule personnel de Riccardo Rohregger.
Le portrait que dressait la préfecture de Trieste de Riccardo Rohregger était involontairement flatteur, et la vie de celui que ses camarades de combat appelleraient familièrement le camarade « Richard » ne le démentirait pas : « sur le plan politique il s’agit d’un dangereux subversif [...] il maîtrise parfaitement l’allemand, le slave [sic] et l’italien. Son caractère est violent et impulsif [...] Il est inscrit au Parti communiste et fait du prosélytisme avec un certain succès. Il lit et reçoit la presse subversive et il est capable de parler en public [...] Il est un adversaire de nos institutions. Il représente un danger pour l’ordre public à cause de son tempérament [...] »
Ouvrier fondeur, Riccardo Rohregger s’était formé politiquement au sein de l’élite ouvrière de sa ville natale. Imposant aussi par sa taille (il mesurait deux mètres : ses camarades espagnols l’appelleront plus tard « el Longo »), il ne se dérobait pas devant l’affrontement, même physique, avec ses adversaires, comme en témoigne, dès 1920, sa participation à la défense du quotidien socialiste Il lavoratore de Trieste, des assauts des premières bandes fascistes.
Il était parmi les fondateurs du Parti communiste italien (PCI) à Pula, en 1921. Il s’exila en Autriche d’abord (1924), puis en Allemagne, d’où il fut expulsé en 1930, non sans avoir préalablement fait des séjours plus ou moins longs en Union soviétique, où les services des autorités italiennes essayèrent vainement de le localiser. En 1930, Riccardo Rohregger arriva pour la première fois en France, où il fut très actif au sein des comités prolétariens antifascistes et où il devint le responsable des groupes italiens de langue au sein du Parti communiste français (PCF) pour le sud-est de la région parisienne. Il se rendit à nouveau en Union soviétique en 1932, où il fréquenta l’École léniniste à Moscou. Revenu en France en 1935, « plus alerte, plus instruit et plus assagi » comme assurera plus tard Giuliano Pajetta, il se trouvait à Paris lors de la victoire du Front populaire et des journées de juin 1936.
Le 2 décembre 1939, il se présenta au centre de recrutement de Clignancourt et s’engagea dans l’armée française. Il ne fut pas mobilisé. Ses déclarations parurent suspectes : il avait indiqué avoir résidé de 1934 à 1939 en Belgique, sans passeport. Son séjour en France laissa une trace : le 25 novembre 1931, il fut signalé comme un « communiste militant ».
Aussitôt après l’éclatement de la guerre civile espagnole, il fut parmi les plus actifs organisateurs d’abord de l’aide, puis des recrutements de volontaires pour l’Espagne républicaine. Une note du consulat d’Italie à Marseille de février 1937, après avoir mentionné son activité dans un comité de recrutement de volontaires pour l’Espagne situé auprès de la Bourse de travail locale, signale son départ pour Valence afin de s’engager lui-même dans les Brigades internationales. Il fut commissaire auprès de la brigade Garibaldi – en juin de la même année, il fut blessé à une jambe lors de la bataille de Brunete – jusqu’en décembre 1937, puis d’un bataillon d’artillerie de la 45e division et, enfin, dans la base de l’aviation républicaine d’Albacete jusqu’aux tout derniers jours de la République. Après la défaite, il arriva à éviter, contrairement à la plupart de ses camarades de combat, l’internement dans les camps du sud de la France. C’est pourquoi Stefano Schiapparelli, un des rares cadres intermédiaires du PCI émigrés en France qui n’avait pas « fait » l’Espagne, témoigne, dans ses Mémoires, de la présence de Riccardo Rohregger dans la banlieue parisienne – il habitait 66 rue Saint-Mandé à Montreuil (Seine, Seine-Saint-Denis) – au moment de la débâcle de juin 1940 : « il fut parmi les premiers à rédiger et ronéotyper un tract en allemand qu’il réussit à faire pénétrer en des centaines d’exemplaires à l’intérieur d’une caserne allemande ». Après s’être fait embaucher, grâce à sa maîtrise de la langue, par une cartoucherie allemande située près du château de Vincennes (Seine, Val-de-Marne), tout comme au parc d’artillerie du Fort, il participa à de nombreuses actions – sabotages et attentats – contre les troupes d’occupation. Et ce en contact étroit avec l’OS-MOI, dans laquelle il avait entraîné un certain nombre des camarades italiens, également anciens d’Espagne.
Riccardo Rohregger fut arrêté le 14 février 1942 par des policiers de la BS2, interrogé dans les locaux des Brigades spéciales. Battu à plusieurs reprises, il affirma qu’il n’était pas membre du Parti communiste. Accusé d’avoir livré à Conrado Miret-Must entre trente et soixante étuis de bombes par des intermédiaires, il déclara « n’avoir pas reçu aucun dédommagement, sauf quelques cartes d’alimentation ».
Incarcéré à la prison de la Santé (Paris, XIVe arr.), il comparut avec ses compagnons du 4 au 14 avril 1942 devant la cour martiale allemande qui siégea à la Maison de la Chimie, 28 rue Saint-Dominique (VIIe arr.). La presse collaborationniste, dont Le Matin, annonça le verdict : « 25 condamnations à mort au procès de terroristes ». Riccardo Rohregger, condamné pour « actes de franc-tireur », fut passé par les armes le 17 avril 1942 à 17 h 22 au Mont-Valérien. Il fut inhumé dans le carré des corps restitués aux familles au cimetière d’Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne).
Sa compagne, Sonia Bionki, née Pflaster, d’origine juive polonaise, sténodactylo, témoigna le 16 février 1945 devant la commission d’épuration de la police. Arrêtée le 22 février 1942 avec leur fillette, elle fut détenue quarante-huit heures à la préfecture de police pour interrogatoire. Elle déclara n’avoir été l’objet d’aucun sévice, mais protesta sur « la conduite inhumaine » vis-à-vis de son enfant, restée sans nourriture toute la journée. Un inspecteur insista à plusieurs reprises pour qu’elle signe un acte d’abandon de son enfant, elle refusa, mais la fillette fut confiée à l’Assistance publique. Elle put rencontrer Riccardo Rohregger, qui lui « dit avoir été violemment frappé par les inspecteurs chargés de son interrogatoire, sans cependant spécifier lesquels ». Sonia Bionki fut internée aux Tourelles à Paris (XXe arr.), à Aincourt (Seine-et-Oise, Val-d’Oise), à Gaillon (Eure), au camp de La Lande à Monts (Indre-et-Loire) et à Mérignac (Gironde), où elle fut libérée le 22 août 1944 par la Résistance.
Dans une salle de la Maison de la Chimie, une plaque commémorative a été apposée, avec les noms des fusillés : « En ce lieu ont été jugés du 7 au 14 avril 1942 par un tribunal militaire nazi, siégeant à la Maison de la Chimie réquisitionnée, 27 combattants membres des premiers groupes de résistance armée (OS – FTPF), livrés à l’occupant par la police de Vichy ».
Giuliano Pajetta, en 1955, consacre plusieurs pages de son Journal à dresser un portrait chaleureux et flatteur de Riccardo Rohregger. Nous en citerons, pour conclure, quelques extraits : « Mauvaises nouvelles aujourd’hui : à Paris les tribunaux militaires allemands ont condamné à mort une douzaine des nôtres. La sentence a déjà été exécutée. Et oui, ce sont vraiment des nôtres : encore une fois ce sont les nôtres, Italiens, qui paient [...]
Grand escogriffe au pas rapide, maladroit, il te conquérait, à peine tu avais échangé quatre mots avec lui. Avec son pseudonyme français et son long et imprononçable nom authentiquement allemand, il était le plus triestin des triestins et, comme tel un excellent communiste italien [...] Si quelqu’un devait être parmi les premiers dans la résistance armée contre les Allemands, dans le sabotage de leur industrie de guerre, ce ne pouvait être que Richard. Et ainsi il est aussi tombé parmi les premiers [...] les vieux collègues dockers qu’il a laissés à Trieste, l’attendront encore. J’imagine leurs réactions quand ils sauront que cette fois il ne reviendra plus. »
Sources

SOURCES : Arch. PPo. 77W 249 (transmis par Gilles Morin), 77W 3116. – DAVCC, Caen, Boîte 5, Liste S 1744-219/42 (Notes Thomas Pouty). – Archivio centrale dello Stato, Roma, Casellario politico centrale (CPC), busta 4373. – S. Klarsfeld, Le livre des otages, op. cit. – André Rossel-Kirschen, Le procès de la Maison de la Chimie (7 au 14 avril 1942), L’Harmattan, 2002, p. 151-156. – Giacomo Scotti, Enciclopedia della Resistenza e dell’antifascismo, vol. V, Cremona, Edizioni La Pietra, 1987. – Pia Carena Leonetti, Les Italiens du maquis, Paris, Del Duca, Éd. Mondiales, 1968. – Giuliano Pajetta, Douce France, Diario 1941-1942, Roma, Editori Riuniti, 1956. – Marco Puppini, In Spagna per la libertà, Udine, 1986. – Stefano Schiapparelli (Willy), Ricordi di un fuoruscito, Milano, Edizioni del Calendario, 1971. – Le Matin, 15 avril 1942. – Site Internet Mémoire des Hommes. – Mémorial GenWeb.

Antonio Bechelloni, Daniel Grason

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