Né le 5 janvier 1912 à Berlin (Allemagne), étudiant en mathématiques ; membre de la Hachomer Hatzaïr, exilé en 1938, membre du PCR trotskyste en Belgique, chargé en France du travail politique en direction des soldats allemands, éditeur-rédacteur d’Arbeiter und Soldat (1943-1944), membre du Secrétariat européen de la IVe Internationale en février 1944, fusillé le 22 juillet 1944 dans le bois de Vincennes par la Gestapo, miraculeusement rescapé, hospitalisé, repris et pendu dans la première quinzaine d’août par les nazis en fuite.

document de Yad vashem sur la date de naissance de Martin Monath
Wladek Flakin, Freie Universität Berlin, Arbeiter und Soldat, 2018 (en allemand)
Martin Monath (écrit aussi Monat), fils de Baruch et d’Emilia Wittlin, né à Berlin le 5 janvier 1912 dans une famille juive, s’engagea à l’âge de quinze ans dans le mouvement sioniste de gauche, Hachomer Hatzaïr (« Jeune Garde »). Il entreprit à Berlin des études de mathématiques. Recherché par la gestapo Berlin après 1933, clandestin, Martin Monat quitta l’Allemagne en 1938. Il se réfugia à Bruxelles et entra dans la direction du Parti communiste révolutionnaire belge (PCR), rattaché à la Quatrième Internationale. Il y côtoya Ernest Mandel* qui y voyait un élément particulièrement solide : « Il ne ressemblait pas au type juif. Il regardait les allemands de haut, sans aucun complexe. Il était déjà expérimenté dans le travail clandestin ».
Il gagna Paris en mai 1943 à la demande de son organisation, pour organiser le travail politique en direction des soldats allemands. En France sa vie se confondait alors avec l’édition et la diffusion de la feuille d’agitation Arbeiter und Soldat, organe de « rassemblement révolutionnaire-prolétarien », puis de la Ligue des communistes-internationalistes (Bund der Kommunisten-Internationalisten), diffusée parmi les soldats allemands et dont le numéro 1 paraît en juillet 1943.
Sous le pseudonyme de Victor, il fut hébergé jusqu’en mars 1944, avec des éclipses (déplacements, fuites précipitées) par les militants suisses Paul et Clara Thalmann* dans leur pavillon, situé dans le XIVe arrondissement, rue Friant, qui dissimulait une imprimerie illégale. Ces derniers animaient depuis le début 1942 – avec Maximilien Rubel*, les Hongrois Anna et Jean Justus, Roger Bossière* – le petit Groupe révolutionnaire prolétarien (GRP), qui publia Le Réveil prolétarien. Malgré les divergences sur la nature de l’URSS, que le couple Thalmann définissait comme un capitalisme d’État, Victor obtint toute l’aide matérielle requise. Et selon Pavel Thalmann, sa défense de la correctérisation de l’URSS « l’État ouvrier » dégénré se fit plus molle au fil du temps.
La feuille, imprimée à Paris, était diffusée sous le manteau à Paris et sur la base militaire allemande de Brest (à 150 exemplaires), parmi les soldats allemands écœurés par la guerre et gagnés aux idées révolutionnaires. Selon Paul Thalmann, « Victor entreprenait le dangereux voyage à Brest une ou deux fois par semaine, y rencontrait les soldats la nuit, discutait avec eux et rapportait des lettres et de courts articles qu’ils avaient rédigés. »
Une édition locale ronéotée (Zeitung für Soldat und Arbeiter im Westen), tirée à 150 exemplaires, était également publiée à Brest avec l’aide du groupe trotskyste local constitué (entre autres) de Robert Cruau*, Yves Bodénez*, Marguerite Métayer*, André Calvès*, Henri Berthomé*, ajusteur, et son frère Georges* qui s’étaient fait embaucher dans les chantiers de construction au-dessus de la base de sous-marins allemands de Brest.
L’impact d’Arbeiter und Soldat, pratiquement écrit par le seul Widelin, semble avoir été relatif, touchant directement entre 15 et 27 soldats et marins, beaucoup originaires de Hambourg, la plupart affectés à la DCA.
Mais les cloisonnements étaient mal assurés. Selon André Calvès, des imprudences furent commises par les tout jeunes trotskystes bretons : « Un jour, Robert [Cruau] réunit dix soldats chez une copine fraîchement recrutée, Anna Kervella* qui a une maison sur la route du Vallon. Dix soldats ensemble ! »
La présence d’un traître dans le groupe, ou retourné par la Gestapo, le soldat de DCA Konrad Leplow, permit en octobre 1943 le démantèlement rapide de tout le groupe trotskyste de Bretagne : arrestations, mort de Robert Cruau abattu au cours d’une « tentative de fuite », déportations. La rafle s’étendit jusqu’à Paris et mène à l’arrestation de Marcel Baufrère*.
Victor, au cours d’une discussion avec Pavel Thalmann, confie que « une partie des soldats allemands [arrêtés] fut fusillée et l’autre [environ 15 d’après les informations de Victor] envoyée sur le front de l’Est ».
Membre du secrétariat européen de la IVe Internationale au début de 1944, Martin Monath participe début février 1944, pendant une semaine, à la conférence de contact européenne de la IVe internationale, qui se réunit dans une grange à Saint-Germain-la-Poterie (Oise, Picardie). Il y côtoya Abraham Léon* et Ernest Mandel (PCR belge), Yvan Craipeau*, Marcel Gibelin* (POI français), Rudolf Prager* (CCI français), Michel Raptis*.
Dans le dernier numéro d’Arbeiter und Soldat, qu’il chapeauta début juillet 1944, il lançait des mots d’ordre enflammés : « Fraternisation révolutionnaire avec les soldats anglais et américains contre les généraux allemands, américains et anglais et leurs maîtres capitalistes  ! … Révolution prolétarienne en Allemagne, en Europe et dans le monde  ! Vivent les États-Unis soviétiques d’Europe  ! Vive la république socialiste soviétique universelle  ! »
Il est arrêté, à la mi-juillet 1944, en même temps que sa compagne Alice et un trotskyste roumain (Étienne) (qui, détenu, parvint à s’enfuir) par le Service de police anticommuniste (SPAC), organe de répression de « l’État français » qui, dans son bureau de l’avenue Marceau, le battit, le tortura et le remit finalement à la Gestapo.
Une semaine plus tard, Paul Thalmann était appelé par l’hôpital Rothschild, établissement juif sous contrôle allemand. Il y retrouve dans une chambre Victor, qui venait d’être opéré de blessures par balles par un « médecin trotskyste ». Widelin put lui faire un récit de son incroyable aventure. Interrogé par la Gestapo, il montra un grand panache :
« - Alors mon gars, qui va gagner la guerre à ton avis  ?
- Sûrement pas Hitler !
- Tu es juif  ?
- Et fier de l’être ! »
Après avoir été conduit dans le bois de Vincennes et finalement abattu par un officier de la Gestapo de deux balles, l’une à la tête et l’autre au cœur, Victor s’était réveillé au petit matin entouré par un policier français qui le fit conduire à l’hôpital Rothschild où il était considéré comme sauvé, après quelques jours dans le coma.
Pavel Thalmann au nom du GRP promit de le faire évader de l’hôpital, car toute admission par blessure par balles était communiquée automatiquement à la Gestapo. Widelin confia alors qu’il « n’a pas confiance dans les trotskystes français » depuis la répression en Bretagne et à Paris : « Essaye toi et ton groupe de faire quelque chose pour me sortir d’ici ».
Mais trop tard ! Quelques jours plus tard, une ambulance allemande le conduisait à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, où il était « en convalescence ». Le GRP ne put mener aucune action armée (qu’il avait prévue d’entreprendre) pour l’enlever. Vers le 10 août, Martin Monath était à nouveau emmené par la Gestapo en fuite devant l’avance alliée. Il semble avoir été pendu, en cours de route, la corde semblant à la Gestapo plus fiable que les balles auxquelles il avait miraculeusement échappé.
Sources

SOURCES : « La Conférence européenne de la IVe Internationale – février 1944 », Quatrième Internationale, n° 4-5, février-mars 1944. – « Morts pour le communisme : Paul Wintley », La Vérité, n° 74, 30 sept. 1944. – Marguerite Baget, « Martin Widelin – our martyr – a heroic Trotskyist leader in the German underground » ; George Breitman (1916-1986), « Martin Widelin – our martyr – why the Gestapo tracked him down », The Militant, Volume X, n° 29, samedi 20 juillet 1946, New York. – Jean-Michel Brabant, Michel Dreyfus, Jacqueline Pluet (éd.), Fac-similé La Vérité clandestine 1940/1944. Journal trotskyste clandestin sous l’occupation nazie, EDI, Paris, 1978. – Pierre Lanneret, « Groupe des révolutionnaires prolétariens – Union des communistes internationalistes (G.R.P.-U.C.I.) », Cahiers Léon Trotsky, n° 39, 1989. – André Calvès, J’ai essayé de comprendre. Mémoires (1ère partie : 1920-1950), 1993 : http://andre-calves.org/resistance/J_ai_essaye_de_comprendre_%28livre%29.htm#_Toc120703076 . – Pavel et Clara Thalmann, Combats pour la liberté. Moscou-Madrid-Barcelone-Paris [1985], La Digitale, Baye (Finistère), 1997. – Jean-Michel Manac’h, « Henri Berthomé, 1923-1999 », Rouge, LCR, Paris, 1999. – Notes de Roger Bossière (avril 2002) sur le projet de biographie de Maxime Rubel. – Jan-Willem Stutje, « Ernest Mandel in Resistance. Revolutionary Socialists in Belgium, 1940-1945 », Left History, vol. 10, n° 1, York University, Toronto, 2004. – Notice Robert Cruau (1921-1943), par Claude Pennetier, le Maitron en ligne. – Yad Vashem, Jerusalem : http://www.yadvashem.org/ – Fonds Jean-René Chauvin, Centre d’Histoire sociale du XXe siècle, 9, rue Malher, 75004 Paris : http://www.calames.abes.fr/plus/doc/751139801/FileId-1264.pdf — Wladek Flakin, Freie Universität Berlin, Arbeiter und Soldat, 2018 (en allemand)

Philippe Bourrinet

Version imprimable de cet article Version imprimable