Né le 24 novembre 1890 à Paris (Seine), exécuté le 30 juillet 1944 à Prads (Basses-Alpes, Alpes-de-Haute-Provence) ; huissier de justice ; responsable de sous-secteur du réseau Tartane, maquisard et officier Organisation de résistance de l’Armée (ORA).

Jean Lippmann
Jean Lippmann fait partie des grandes figures de la Résistance en Provence. Huissier de justice à Nice (Alpes-Maritimes), il était issu d’une famille de juifs lorrains de la région de Metz-Verdun, profondément marquée par l’attachement à la France et par la tradition républicaine. Ces engagements sont incarnés par le grand-père maternel, le colonel Gustave-Léon Jacob, qui, ayant perdu une jambe à Sébastopol, décoré par la reine d’Angleterre, reprit du service en 1870 pour former de jeunes recrues et fut nommé par le général Faidherbe commandant de la place de Douai (Nord). Officier de la Légion d’honneur, ce franc-maçon, libre-penseur, né en 1832 et mort en 1894 à Nice, où il fut enterré dans le cimetière juif, a constitué un modèle pour Jean Lippmann, à qui son prénom avait été donné.
Ses parents, Dinah Jacob (1864-1942) et Lucien Lippmann (né en 1859 à Sarrebourg, Meurthe, mort à Nice en 1913), appartenaient à un milieu bourgeois, cultivé et progressiste. Son père avait opté pour la nationalité française le 5 août 1872. À la naissance de Jean en 1890, il était "chef d’institution" et fut ensuite professeur de mathématiques. Sa mère était une femme très originale, musicienne, qui voyageait éventuellement seule, allant jusqu’à camper en Yougoslavie.
Jean put acquérir une solide formation, y compris sur les plans scientifique et artistique (cours de dessin aux Beaux-Arts). Il parlait allemand et italien. Il pratiquait les sports de montagne avec son frère aîné, Paul. Après des études de droit à la Faculté d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) et un service militaire qu’il fit dans l’artillerie, il s’installa comme avocat à Nice et se maria à la synagogue de Lyon (Rhône), le 7 avril 1914, avec Renée Abraham. Celle-ci (qui était sa cousine issue de germain) appartenait à une famille juive traditionnelle dont les origines se trouvaient à Lyon et, par sa mère Marguerite Schwob, à Genève.
Mobilisé en 1914, Jean Lippmann fit une guerre exemplaire et en sortit abondamment décoré. De sous-officier (maréchal des logis en 1916), il passa dans le corps des officiers en 1917 (sous-lieutenant). Il fut cité cinq fois : le 3 avril 1916 à l’ordre de la brigade alors qu’il dirigeait deux ateliers téléphoniques du 3e groupe du 55e régiment d’artillerie (pour avoir assuré son service depuis le 21 février, jour et nuit, sous un déluge de feu à Verdun), citation prolongée à l’ordre de l’armée, le 28 avril 1916 (signée du général Pétain) ; le 2 juin 1917 à l’ordre du régiment comme commandant la 103e batterie du 5e régiment d’artillerie (pour avoir tenu durant dix jours du 10 au 16 avril malgré les bombardements et avoir assuré le passage d’un régiment dans le réseau ennemi ce qui permit de franchir presque sans perte les premières lignes lors de l’attaque du 16 avril) ; le 11 septembre 1917 à l’ordre de la division (« excellent officier toujours volontaire pour les missions dangereuses, s’est spontanément offert le 7 septembre pour faire un tir de préparation d’un observatoire de 1e ligne, repéré et violemment bombardé ») et toujours à l’ordre du régiment, le 14 décembre 1917, pour son engagement total dans la préparation des positions de canons de tranchée en octobre-novembre dans un secteur bombardé et pour avoir fait preuve de beaucoup de courage, le 25 novembre, dans la direction de tir. Il fut proposé pour la Légion d’honneur en juin 1920 et décoré quelques mois plus tard (« Officier des plus remarquables par son extrême bravoure et son imperturbable sang-froid », Journal officiel du 3 mars 1921). Son frère Paul Lippmann (1889-1963), fut lui aussi décoré de la Légion d’honneur pour sa conduite durant la même guerre.
Jean Lippman s’installa à Lyon après la guerre, puis revint à Nice où il acheta une charge d’huissier de justice, en 1929, en s’endettant auprès de sa famille. Bien inséré dans la société locale, il vivait avec un certain train de vie au centre ville, boulevard Joseph-Garnier, tandis que sa charge se trouvait rue Masséna. Il avait le goût des belles et bonnes choses. Grand sportif, pratiquant le cheval, il était membre du Club alpin français et aimait parcourir la montagne. Il voyagea en Europe, faisant du camping en Europe centrale (Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie) entre 1932 et 1936 et partant même pendant trois mois avec toute sa famille en croisière jusqu’au Spitzberg. Il était particulièrement attiré vers l’Autriche (il portait volontiers le costume tyrolien !). Féru de culture allemande, il voulut que ses enfants prennent au lycée l’allemand comme 1e langue et fit venir pour eux une employée de maison autrichienne. Libéral, humaniste, sa culture était celle des Lumières. Il était mélomane, se passionnant pour Beethoven, Schubert, Wagner, mais il rassembla aussi une petite collection de peinture.
Hérissé par les nationalistes, écœuré par les profiteurs de guerre, révolté par les massacres de poilus, ne tirant aucune gloire de ses titres, il avait admiré la Révolution russe. En tant qu’avocat aux armées, il avait défendu des déserteurs, qui auraient été condamnés à mort, en 1917. Il apporta son soutien au Secours rouge international et au mouvement des intellectuels antifascistes. Lecteur de la presse de gauche (Marianne, Vendredi), il s’abonna à la revue communiste en yiddish Naïe Presse, créée en 1934, bien que ne parlant probablement pas le yiddish. Il fut favorable au Front populaire (il avait donné les congés payés à ses employés avant qu’ils n’entrent dans la loi) et à la République espagnole. En dépit de ses idées avancées, et bien qu’il ait été marqué par la guerre, d’où son pacifisme et sa lecture de Marcel Déat, Jean Lippmann resta un patriote engagé. Sensible à la technique militaire et à la précision de l’artillerie, il fit régulièrement ses périodes en tant qu’officier de réserve. Très au fait du nazisme, il fut catastrophé par son accession au pouvoir en Allemagne. Antimunichois, assistant à des meetings communistes, il fut favorable à l’effort de guerre. Le pacte germano-soviétique le révolta.
Âgé de 49 ans et père de 4 enfants, il s’engagea comme volontaire en 1939 et fut affecté au 94e régiment d’artillerie de montagne, tout comme son fils Pierre, engagé volontaire lui aussi. Son autre fils, Jacques, qui était avocat, était mobilisé comme sous-lieutenant et fut deux fois cité. Alors qu’il était aux armées, son épouse, à laquelle il écrivait presque chaque jour, mourut d’un cancer le 20 mai 1940. Envoyé dans le secteur de Forbach, puis dans la Somme, Jean Lippmann, qui avait reçu deux nouvelles citations et la Croix de guerre, fut fait prisonnier à Pétrain (Somme), le 6 juin 1940, avec Pierre qui avait été blessé.
Envoyé en Silésie, oflag IV D, il fut rapatrié en France comme grand malade (il souffrait de la maladie de Basedow) le 6 décembre 1940. À son retour à Nice, ayant été un combattant décoré, il put échapper au numerus clausus des professions judiciaires imposé par le Statut des juifs et reprit ses activités (ce qui fut aussi le cas, pour les mêmes raisons, de son fils Jacques). Il s’engagea rapidement dans la Résistance et devint membre du mouvement Combat. Il prit la direction du sous-secteur Nice-Menton du réseau de renseignement Tartane-Masséna qui se mit en place à partir de la fin de 1942 (pseudonyme : Chrono II). Il conserva cette responsabilité jusqu’au 10 septembre 1943. Mais la police française avait enquêté sur lui en avril 1943 et, sans doute au même moment, la police politique italienne, l’OVRA, chercha à l’arrêter ainsi que son fils Jacques, lui aussi impliqué dans la Résistance. Avec l’occupation de la zone italienne par les Allemands le 9 septembre 1943, les rafles de Juifs se multiplièrent. La famille était menacée, d’autant que Jean Lippmann avait été utilisé comme traducteur par le sous-préfet Michel Junot lors des négociations avec les autorités militaires allemandes pour le retour à la souveraineté française de Menton et qu’il était identifié comme juif germanophone résistant et, de ce fait, recherché par le Sonderkommando de la Sipo-SD chargé de « nettoyer » Nice. Il partit vers le 12 ou 13 septembre avec son fils Jacques (28 ans) et sa fille Eva (22 ans, qui était l’amie de lycée de Simone Jacob-Veil) pour aller dans les Basses-Alpes, à La Foux d’Allos où il avait fait construire avant la guerre un petit chalet. Son 3e fils, Claude (23 ans) et son neveu Georges Félix Abraham, étudiants en médecine à Lyon, qui avaient décidé de prendre le maquis, s’y trouvaient depuis août, avec des premiers contacts.
Une fois sur place, ils prirent contact avec les agriculteurs de la vallée isolée du Laverq dans le secteur de la haute Ubaye (Basses-Alpes, Alpes-de-Haute-Provence). Ils vinrent s’installer, le 15 octobre, au hameau de l’Abbaye. En contact avec la Résistance de l’Ubaye, via le capitaine Karr, officier des chasseurs alpins, ils furent intégrés à l’ORA et fondèrent un maquis dont Jean Lippmann devint le chef, assisté de Jacques, qui était lui aussi officier de réserve, et de Claude, en tant que médecin du maquis. Commencé à sept au début, le maquis regroupa une trentaine de membres au printemps 1944. Dans cette haute vallée, très enneigée, à 12 km de tout ravitaillement, la vie était rude, mais l’isolement était atténué par l’accueil que les paysans de la vallée avaient fait aux maquisards.
Jean Lippmann, décrit comme grand, blond, aux yeux très bleus, avait de l’autorité et un rayonnement certain. Son parcours, ses convictions, le maquis qu’il avait créé expliquent qu’il ait été appelé à l’état-major régional de l’ORA en mars 1944, alors que se préparait un plan de mobilisation de la Provence qui faisait de la vallée de l’Ubaye le cœur de la « zone des maquis » vouée à l’insurrection. Il passa alors le commandement du maquis du Laverq à son fils Jacques.
Il fut certainement la tête politique de l’état-major de l’ORA, participant aux négociations menées avec la Résistance italienne - partisans et comité de libération du Piémont - en mai 1944. Ces négociations débutèrent par une réunion préparatoire sur la frontière, au col du Sautron (commune de Larche, Basses-Alpes, Alpes-de-Haute-Provence), les 11 et 12 mai, furent suivies par la signature du pacte de Barcelonnette, avec Duccio Galimberti, chef de la Brigade Justice et Liberté, l’une des figures les plus importantes de la Résistance piémontaise, et Jacques Lécuyer, chef régional ORA et chef régional adjoint des Forces françaises de l’Intérieur (FFI), le 22. Elles aboutirent aux accords militaires et politiques de Saretto (Valle Maira, région de Cuneo), signés les 30-31 mai 1944 par les chefs régionaux, Max Juvénal, chef du directoire régional R2 (la Provence), et Dante Livio Bianco, président du comité de libération du Piémont. Ces accords prévoyaient la fourniture d’armes par les partisans italiens aux maquisards français et affirmaient l’identité des points de vue des deux parties sur la fraternité franco-italienne, la lutte contre les fascistes et les nazis, « l’instauration des libertés démocratiques et de la justice sociale dans une libre communauté européenne ». Comme l’écrira Vaincre, organe des FFI des Alpes-Maritimes, le 22 octobre 1944, « il fallait un homme d’âge pour avoir du poids dans les négociations… Il fallait un homme jeune et courageux, car, pour traverser la frontière et la zone interdite, c’étaient des marches harassantes de plus de 25 heures consécutives, à près de 3.000 mètres d’altitude, dans la neige profonde ».
D’après l’historien de la Résistance bas-alpine Jean Garcin, Jean et Jacques Lippmann auraient adhéré au Parti communiste, mais Maurice Favier* Celse représentant du Parti au Comité départemental de Libération, leur aurait demandé de rester dans l’ORA.
Lorsque l’insurrection fut ordonnée, immédiatement après le débarquement du 6 juin en Normandie, l’Ubaye, où se replia la capitaine Lécuyer et son état-major, se trouva au centre de la mobilisation FFI. Le maquis du Laverq sous les ordres de Jacques Lippmann, renforcé par des habitants du village de Méolans, prit position au Pas-de-La-Tour (commune du Lauzet) et parvint à repousser momentanément la contre-attaque allemande, le 12 juin. Jean Lippmann avait dirigé un groupe de résistants lors de la prise de contrôle de Barcelonnette (encerclement de l’hôtel du Sauze). Il suivit le capitaine Lécuyer dans son repli dans le massif des Trois-Évêchés, après la reconquête de la vallée de l’Ubaye par les occupants. Il était présent lors de la réunion organisée par Lécuyer à son PC, au hameau des Eaux-Chaudes (La Favière, commune de Prads) entre les chefs départementaux ORA des Alpes-Maritimes et des Basses-Alpes, le 29 juillet. Le PC, dénoncé, fut attaqué par les Allemands (Sipo-SD de Digne, feldgendarmerie et bataillon de sécurité 794) dans la nuit du 29, vers 2-3 heures du matin. Les circonstances de son arrestation ne sont pas claires. Selon une version, Jean Lippmann, gêné par deux aviateurs américains qui se trouvaient là et qui voulaient se rendre, ne put sortir à temps. Selon son fils Jacques, qui se trouvait aux Eaux-Chaudes, il serait revenu sur les lieux dans la matinée pour récupérer papiers, argent et matériel dans la grange qui leur servait d’abri et aurait été surpris par les chiens dans un chemin creux. Frappé, le nez cassé, vraisemblablement torturé, il fut exécuté, le lendemain, non loin, à la ferme du Serre, qui servait d’infirmerie de campagne aux Francs-Tireurs et partisans (FTP), avec trois maquisards, blessés ou malades, qui n’avaient pu s’échapper.
Son fils Jacques et le groupe Lorrain continuèrent le combat dans les hautes vallées du Verdon et du Var, puis participèrent à la libération du secteur Puget-Théniers (Alpes-Maritimes), avant de se trouver à Nice le 28 août, jour où la ville fut évacuée par les Allemands.
Enterré d’abord à à La Favière, le corps de Jean Lippmann fut transféré à Nice. Veillé par les maquisards du Laverq, il fut inhumé le 7 janvier 1945 au cimetière juif de la ville, comme son grand-père. Croix de guerre 1939-1945, il reçut aussi la Médaille de la Résistance à titre posthume. Une stèle à la mémoire des fusillés du 30 juillet fut inaugurée à La Favière, le 8 août 1948 et, récemment, le site des Eaux-Chaudes fut consacré à son tour au souvenir de Jean Lippmann et de ses camarades d’infortune. À Nice, une plaque rappelle son souvenir au 4 rue Masséna et un jardin porte son nom à Nice-Pasteur depuis 1995. Son nom figure aussi sur le monument commémoratif des résistants du 4e canton de Nice, sur la plaque commémorative du palais de Justice à Nice et sur une plaque qui se trouve à Paglieres hameau de la commune de San Damiano Macra (Vallée Maira, province de Cuneo, Piémont).
Ses enfants, Claude et Eva, ont été membres et administrateurs du Musée de la Résistance azuréenne, créé en 1988.
Sources

SOURCES : Arch. dép. Alpes-de-Haute-Provence 42 W 112. ⎯ Arch. Pétré, Livre noir pour la XVe Région, Service des recherches de crimes de guerre ennemis, 4 juillet 1945. — Témoignages de Claude Lippmann. — Presse locale (Le Chant du départ n°5 15 août 1944, Vaincre, 22 octobre 1944). — Conrad-Louis Flavian, Ils furent des hommes, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1948. — Jean Garcin, De l’armistice à la Libération dans les Alpes de Haute-Provence 17 juin 1940-20 août 1944, Digne, 1983. — Jean-Louis Panicacci, Les lieux de mémoire de la Deuxième Guerre mondiale dans les Alpes-Maritimes, Nice, Serre, 1997. — Sapin et quelques autres (Jacques Lécuyer général dir.), Méfiez-vous du toréador, des soldats sans uniforme témoignent de leur combat contre l’occupant..., Toulon, AGPM, 1987. — Une vallée frontière dans la Seconde Guerre mondiale. Histoires vécues en Ubaye 1939-1945, Barcelonnette, Sabença de la Valèia/Connaissance de la vallée, 1990 (témoignage de Claude Lippman, « La vie dans le maquis du Laverq », publié aussi dans la revue du Club alpin français en 1994). — Hélène Vésian, Claude Gouron, Les chemins de la liberté, sur les pas des résistants de Haute-Provence. Guide de découverte par les chemins…, Château-Arnoux, ADRI/AMRID, 2004. — renseignements de Jean-Louis Panicacci. — notes de Mireille Provansal.

Jean-Marie Guillon

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