La mémoire des fusillés du groupe FTPF « Liberté » à Neufchâtel-Sur-Aisne (Aisne)

Le monument de Neufchâtel-sur-Aisne
La liste des fusillés
À Neufchâtel-sur-Aisne (Aisne) se dresse au centre du bourg un monument en pierre grise, érigé en 1947 et inauguré le 21 septembre de la même année, grâce à une souscription publique à l’initiative du Comité du souvenir, pour honorer la mémoire de seize membres du groupe FTPF « Liberté » du secteur de Neufchâtel-sur-Aisne : huit fusillés, sept morts en déportation, et un mort en mission (Maurice Mathieu).
L’histoire de ce groupe nous est principalement connue par le récit qu’en fit son secrétaire, Guy Chatenet, recueilli par Pol Charpentier, frère aîné de l’un des fusillés. Arrêté comme les autres, il fut emprisonné à Saint-Quentin jusqu’à la libération de la ville, le 2 septembre 1944.
Après l’exode, à Vatant (Indre) et dans un camp de réfugiés des environs de Nemours, la famille Charpentier revint en août 1940 à Neufchâtel, situé sur la ligne de démarcation de la zone interdite. La récupération des armes et munitions commença, entreposées dans différents dépôts, notamment dans une cave du Champ-d’Asile : le secteur avait vu s’affronter les armées en mai 1940. En même temps, une aide fut apportée à ceux qui voulaient traverser la ligne, réfugiés et prisonniers de guerre, avec organisation d’un trafic de cartes d’identité. Maurice Mathieu et Henri Charpentier, cousins furent particulièrement actifs.
En août 1943, le groupe venait d’être reconnu : il prit le nom de « Liberté ». Paul Gillant, boulanger, en fut le chef, Maurice Mathieu son lieutenant. Les liaisons avec la résistance rémoise furent établies.
Ce groupe fut constitué avec l’aide de François Grillot, pseudo « Germain », interrégional FTPF dans le département de la Marne.
Fin août, ordre fut donné au groupe d’interrompre le trafic sur le canal latéral à l’Aisne. Un premier sabotage de la vanne du déversoir, près de la papeterie d’Évergnicourt, échoua le 25 août. Le lendemain, l’opération fut un succès : l’équipe formée par René Bégard, Henri Charpentier, Maurice Mathieu, Roger Warnet, Virgile Muteau, Robert Dussart et Paul Gillant put faire exploser un obus de 155 grâce à un pétard à retardement.
Le 4 septembre, le groupe (les mêmes renforcés de René Guibal, mais à l’exception de Roger Marnet) fit exploser les portes d’aval de l’écluse de Pignicourt.
Le 10 octobre, Maurice Mathieu et un de ses camarades fit sauter la voie Reims-Laon, près de Loivre, avec interruption du trafic pendant une journée.
Le canal fut à nouveau saboté dans la nuit du 4 au 5 novembre. Quatre obus de 88 endommagèrent les quatre portes, et l’eau se déversa dans le bief de Condé-sur-Suippe.
Dans la nuit du 9 au 10 novembre, Maurice Mathieu fit éclater un obus de 75 qui ouvrit une cuve d’alcool de la distillerie de Guignicourt, dont le contenu devait partir en Allemagne. Le 13, il récidiva avec Henri Charpentier et Paul Gillant, endommageant les locomotives et le matériel ferroviaire du dépôt de Guignicourt. Dans la nuit du 22 au 23, ils brûlèrent le matériel de battage utilisé par les fermes de la WOL.
Dans la nuit du 23 au 24 novembre, le groupe aida des résistants de Reims dans un coup de main effectué à Neufchâtel, destiné à récupérer des titres d’alimentation et des bons de ravitaillement. Il s’agissait d’aider le maquis de Revigny qui peinait à faire face aux besoins de ses hommes.
Un peu plus tard, dans la nuit du 4 au 5 décembre, la ligne Reims-Laon fut coupée à la hauteur d’Aguilcourt. Une opération fut menée en même temps contre l’écluse de Condé-sur-Suippe.
Le 21 décembre, deux obus de 155 montés sur un radeau furent amenés à la hauteur des deux siphons qui permettent à La Retourne de passer sous le canal. La digue sauta.
À cela s’ajoutent d’autres actions, contre les lignes téléphoniques du camp allemand de Juvincourt, les lignes à haute tension entre Reims et La Neuvillette, l’impression et la diffusion de tracts, des sabotages contre les péniches allemandes, des camions, la fabrication de faux papiers et de titres de rationnement à des prisonniers évadés, des réfractaires du STO, etc.
Le groupe se renforça progressivement : au 15 novembre, il comptait vingt-sept membres immatriculés, répartis en trois groupes : une section active, une section de soutien, et une section de réserve (avec les plus âgés). Il était approvisionné en matériel par Reims. En outre, un groupe adjoint avait été créé à Évergnicourt.

Son chef, Paul Gillant, fut arrêté par la Sipo-SD le 19 février 1944 au matin, et conduit à Saint-Quentin. Le même jour, à 15 h. 45, Maurice Mathieu se tua par l’éclatement d’un obus de 75 qui explosa accidentellement alors qu’il le manipulait, à quelques pas de son cousin. Son père, André Mathieu, attendit la nuit pour aller récupérer le corps de son fils et le déposer chez lui. Il déclara à la gendarmerie qu’il avait trouvé le cadavre sur le chemin de son jardin. Maurice Mathieu fut inhumé le 23 février.
Pendant ce temps-là, le groupe déménagea le matériel entreposé dans la cave, qui servit en partie au groupe d’Asfeld lors de la retraite allemande. Le 24 février, une trentaine de soldats allemands et la Sipo-SP arrêtèrent les vingt-quatre membres du groupe présents dans le village. Vers onze heures, deux camions partirent vers Saint-Quentin.
Le 30 mars, neuf hommes furent transférés au camp de Royalieu : Albert Charpentier (père d’Henri), Eugène Fouquet, Albert Georges, René et André Mathieu, Serge Sevrain, Roger Saingery, Roger et Fernand Warnet, et furent déportés par la suite. Deux revinrent : Albert Charpentier et André Mathieu.
Huit autres furent condamnés à mort le 7 avril par le tribunal militaire allemand FK 602 de Saint-Quentin (au 23 de la rue d’Isle, au siège de la banque Journel) « pour actes de franc-tireur, attentats et sabotages de voies ferrées ». Tous furent fusillés le 8 avril dans le stand de tir de Saint-Quentin au lieu-dit La Sentinelle, à la sortie de la ville.
Le même jour, vers 10 heures, huit détenus furent libérés : Louis Chatenet, Louis Daumal, Gaston Henry, Fernand Lelarge, André Loeffer, Émile Paris, Georges Sabouret, et Vasso Stotkovitch.
Les huit exécutés furent :


- BÉGARD René, né le 16 mars 1919 à Vitry-le-François (Marne), domicilié à Neufchâtel-sur-Aisne (Aisne) ;
- CHARPENTIER Henri, né le 26 juin 1924 à Neufchâtel-sur-Aisne (Aisne), domicilié à Neufchâtel-sur-Aisne ;
- DIFFERDANGE René, né le 21 août 1912 à Brienne-sur-Aisne (Ardennes), domicilié à Neufchâtel-sur-Aisne ;
- DUSSART Robert, né le 11 mars 1913 à Bézu-Saint-Germain (Aisne), domicilié à Neufchâtel-sur-Aisne (Aisne) ;
- GILLANT Paul,, né le 10 mars 1910 à Fleury-sur-Aire (Aisne), domicilié à Neufchâtel-sur-Aisne (Aisne) ;
- GUIBAL René, né le 16 juin 1915 à Paris 20e, domicilié à Neufchâtel-sur-Aisne (Aisne) ;
- LIVERNAUX Charles, né le 16 août 1914 à Neufchâtel-sur-Aisne (Aisne), domicilié à Neufchâtel-sur-Aisne ;
- MUTEAU Virgile, né le 17 août 1921 à Écly (Ardennes), domicilié à Neufchâtel-sur-Aisne (Aisne).

Ils furent fusillés quatre par quatre, aux premières heures de la matinée, avec dix-neuf autres résistants. Vers 9 h. 30, le camion qui avait suivi le convoi avec les cercueils les déposa au cimetière Nord : une fosse de vingt mètres les y accueillit. Le soir, elle était couverte des fleurs apportées par la population ; le lendemain, jour de Pâques, quatre gerbes à ruban tricolore avaient été déposées.

Les autorités allemandes firent fermer le cimetière, du dimanche à 13 heures au mardi matin, tandis qu’une affiche fut diffusée dans la ville :
« Avis Important. Les 6 et 7 avril 1944, le tribunal Allemand compétent a condamné à mort une bande de terroristes pour avoir perpétré des attentats dans les départements de l’Aisne et du Nord, depuis l’été 1943 jusqu’au mois de février 1944. Ces terroristes ont non seulement commis des actes de sabotage sur les voies ferrées, les locomotives de chemin de fer et le canal de l’Aisne mais ont aussi attaqué à main armée les mairies et les fermes de la Région. Ce sont des armes et des explosifs lâchés par des avions anglo-américains qu’ils ont ramassés et qui leur ont servi à exécuter leurs attentats, par suite desquels nombre de personnes pour la plupart de nationalité française ont été tuées ou blessées. De plus, le secteur économique, c’est-à-dire notamment la population française du pays a essuyé des pertes déplorables. Les arrêts de mort précités ont été mis à exécution. Il y a lieu à cette occasion de rappeler encore une fois à la population civile les graves conséquences auxquelles s’expose quiconque participe à de pareils actes de terrorisme ou bien néglige d’avertir les autorités aussitôt qu’il a connaissance d’un attentat, soit effectué, soit projeté. Der Feldkommandant ».
Au début du mois de mai, les familles furent autorisées à transférer les corps des exécutés dans les communes d’origine. Les exhumations eurent lieu les 5 et 12 mai. Un camion de la papeterie d’Évergnicourt fit le transport. Sur ordre des autorités allemandes, l’inhumation eut lieu de nuit, les gendarmes bloquant les rues.
Les noms des fusillés sont aujourd’hui gravés sur le monument de Neufchâtel-sur-Aisne qui porte l’inscription  : « À la mémoire des morts du groupe de Résistance de Neufchâtel-sur-Aisne 1940-1945 ».
Sources

SOURCES. « Le monument aux martyrs de la Résistance de Neufchâtel-sur-Aisne », in Jean-Pierre et Jocelyne Husson, La Résistance dans la Marne, dévédérom, AERI-Département de la Fondation de la Résistance et CRDP de Champagne-Ardenne, Reims, 2013 ; Pol Charpentier, La Résistance dans l’Aisne. Neufchâtel-sur-Aisne. Le groupe « Liberté », sans lieu ni date, ni pagination (rédigé « quarante ans après » les faits).

Jean-Pierre Husson, Jocelyne Husson, Frédéric Stévenot

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