Né le 12 décembre 1898 à Loctudy (Finistère), fusillé comme otage par les Allemands le 7 mars 1942 à Moulin-sous-Touvent, près de Compiègne (Oise) ; aide de forge, puis aide-ajusteur à la Société du gaz de Paris ; syndicaliste ; membre du comité central du Parti communiste (1932-1936) ; conseiller municipal de Paris (1938-1940), quartier de Flandre (XIXe arr.).

Corentin Cariou
Cariou (au centre) avec des amis dans la cour de l’usine à Gaz de La Villette.
Cahiers de l’IFOREP, n°50-51.
Fils de Pierre Cariou, marin, Corentin passa sa jeunesse dans un milieu de marins pêcheurs bretons et fréquenta l’école communale de sept à douze ans. Il était le dernier né d’une famille de onze enfants. L’aîné périt dans un naufrage. Sa mère, journalière, et une de ses sœurs s’appelaient Corentine (du nom de saint Corentin, premier évêque de Quimper qui, dit-on, multiplia les poissons). Corentin lui-même partit en mer dès l’âge de douze ans et demi et demeura marin jusqu’à dix-huit ans, avant de faire son service militaire dans la marine sur le Jeanne d’Arc, le torpilleur Sakalave, le cuirassé Le Courbet. Matelot gabier de deuxième classe, il fit quelques semaines de prison pendant son service militaire. Libéré à vingt et un ans, il fut marin pêcheur pendant deux ans puis décida d’aller chercher du travail à Paris à la mort de ses parents en 1923. « Je n’ai rien lu entre douze et vingt-trois ans », écrivit-il en 1932. Il précisait qu’il parlait « la langue bretonne assez bien, la française assez mal ».
C’est par son frère Jean Cariou, ouvrier à la Société du gaz de Paris, qu’il entra dans cette Société où travaillaient de nombreux Bretons, comme aide de forge à l’usine des goudrons de la Villette (aujourd’hui démolie), le 13 novembre 1923. Il fut titularisé en 1925 et passa plus tard aide-ajusteur.
Corentin Cariou adhéra à la CGTU et peut-être au Parti communiste en 1923, sans doute sous l’influence conjuguée de son frère Jean, militant syndical, et du climat révolutionnaire qui régnait alors dans les usines du Gaz de Paris. Il participa l’année suivante à la constitution de la cellule no 193 du Gaz de la Villette (1er rayon). Cependant, dans sa biographie rédigée pour la Commission des cadres le 15 novembre 1932, il donne une autre chronologie : « Rentré au PCF en 1926, dans une réunion de sympathisants de l’usine, recommandé par l’unanimité des membres de la cellule avec qui je militais depuis deux années [...] secrétaire adjoint de la section syndicale de l’entreprise, appartenant à la cellule du gaz de la Villette, no 182 au 19e rayon. Membre du comité du 1er rayon depuis 1927 et élu au comité régional à la conférence de 1929, étant membre depuis [...] appartenant au syndicat unitaire du gaz de Paris depuis 1923 et secrétaire permanent depuis 1930. » Il militait également au Secours rouge international, à la Bellevilloise et à la coopérative la Famille nouvelle.
Corentin Cariou se consacra surtout au militantisme syndical. Son organisation le délégua au congrès tenu salle de la Grange-aux-Belles (Paris, XIe arr.) les 4 et 5 juillet 1925. L’année suivante, il assurait le secrétariat et la trésorerie de la caisse de solidarité des gaziers unitaires de la Villette. Le IIIe congrès CGTU de la Région parisienne (19 au 20 février 1927) l’élut à la commission exécutive de l’Union des syndicats unitaires de la région parisienne (XXe UR). Il fut réélu le 28 janvier 1928 et en février 1929. Il siégea à partir de septembre 1929 à la commission des conflits de la Fédération nationale CGTU des Services publics et de l’Éclairage.
À partir de 1928-1929, Corentin et son frère Jean entrèrent en conflit politique ouvert. Jean, de tendance syndicaliste révolutionnaire, proche de Pierre Monatte et de sa revue La Révolution prolétarienne, était alors secrétaire général du syndicat CGTU du Gaz de Paris. Le 20 mai 1930, lors d’élections, les minoritaires furent battus et un bureau « majoritaire » mis en place. Corentin Cariou devint secrétaire général du syndicat et gérant du journal Les Gaziers de Paris ; en 1934-1935, il passa secrétaire adjoint, le secrétaire général étant Pierre Kérautret. Les deux frères devaient rester opposés politiquement et syndicalement.
En février 1931, Corentin Cariou prit avec la commission exécutive l’initiative d’une première école syndicale (cinq jours, le jeudi soir, sur cinq semaines). En 1932, il fut élu secrétaire du comité intersyndical CGTU des services publics de la région parisienne avec Marcel Paul, Émile Loiseau et Jean Maury.
En 1933, sur l’invitation des syndicats de communaux de l’URSS et sous l’égide des Amis de l’URSS, il fut mandaté par la Fédération des Services publics et par son syndicat pour assister, avec vingt autres militants d’industries diverses, aux fêtes du 1er mai à Moscou. Sous le titre « Au pays des soviets », il rendit compte de ce voyage dans Les Gaziers de Paris des 20 juin et 20 juillet 1933.
Déjà frappé de quinze jours de mise à pied, avec « dernier avertissement » le 13 mai 1930, pour « lecture d’une protestation malgré l’interdiction du régisseur de l’usine », Corentin Cariou fut révoqué du Gaz de Paris le 16 février 1935, avec tout le bureau du syndicat unitaire, pour l’apposition d’une affiche jugée diffamatoire. L’affaire fit grand bruit, et après une campagne d’opinion de grande ampleur, les sept révoqués furent réintégrés le 17 juillet.
Secrétaire du 1er rayon communiste de la Région parisienne en 1928 et 1929, Cariou entra au comité central lors du VIIe congrès national (Paris, 11 au 19 mars 1932) et le quitta au VIIIe congrès (Villeurbanne, 22 au 25 janvier 1936). Travaillait-il encore à l’usine des goudrons, ou était-il permanent syndical ? Les rapports de police le qualifiaient toujours d’employé à la Société du Gaz au début de la Seconde Guerre mondiale. Le Parti communiste le présenta à plusieurs élections. Le bureau politique du 15 avril 1938 avait décidé de le présenter aux élections législatives partielles contre Eugène Fiancette (SFIO), mais le sous-rayon s’y opposa et proposa Touchard.
Porte-drapeau communiste aux élections municipales de mai 1935, dans le quartier de la Villette (XIXe arr.), il se désista en faveur du socialiste SFIO Georges Beaufumé qui fut élu. Il entra au conseil municipal de Paris comme représentant du quartier du Pont-de-Flandre (XIXe arr.) à l’occasion de l’élection partielle du 27 mars 1938 provoquée par la démission du communiste Jacques Grésa (élu député). Le conseil de préfecture le déchut de ce mandat le 21 janvier 1940, pour appartenance au Parti communiste.
En septembre 1939, il ne fut pas mobilisé. Comme d’autres militants, il avait à attendre dans ses foyers un ordre individuel de mobilisation. Il ne se cacha pas ; il attendit. L’ordre arriva le 23 décembre 1939. Il fut à la fois mobilisé et interné administrativement au camp de Baillet (Seine-et-Oise) (une source administrative le présente cependant comme mis en séjour surveillé en date du 13 décembre 1939 puis libéré). Il fut transféré le 12 janvier 1940 à La Ferme Saint-Benoît (Seine-et-Oise), dans la « 1re compagnie spéciale ». Puis le 23 mars à Bourg-Lastic, il fut incorporé dans la « 2e compagnie spéciale de travailleurs » créée dans ce camp d’internement (il retrouva notamment Lucien Sampaix). Il s’évada et gagna Lyon (Rhône) où il profita de la pagaille de la débâcle pour se faire démobiliser légalement. Il rejoignit alors sa femme et sa fille en Bretagne, puis retourna avec elles à Paris dans le XIXe arrondissement où le Parti communiste clandestin lui confia des responsabilités. « Un soir, dit sa fille Andrée, en se promenant dans le square de la Butte Rouge, il s’est rendu compte qu’il était suivi. En rentrant, il nous dit : ``Je ne suis pas sûr, mais je pense avoir été repéré ; demain, je partirai.’’ La police tournait autour de trois familles du quartier : les Sampaix, les Michel et nous. » La police était là le lendemain, 5 octobre 1940, et l’envoya au sanatorium d’Aincourt (Seine-et-Oise, Val-d’Oise). Sa participation, aux côtés de Jean Duflot notamment, à « un mouvement d’indiscipline » le fit incarcérer avec lui le 6 avril 1941 à la maison centrale de Poissy (Seine-et-Oise, Yvelines). Le 8 mai, il fut dirigé sur le centre de séjour surveillé de Châteaubriant (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique). Là, toujours aux côtés de Jean Duflot, placé dans la « baraque des isolés », il vécut en octobre 1941 l’exécution des otages (sa femme et sa fille étaient retournées en Bretagne en juin-juillet 1941).
Corentin Cariou était interné depuis le 9 février au camp de Compiègne lorsqu’à la suite de l’attentat commis le 1er mars 1942 contre une sentinelle allemande, rue de Tanger (XIXe arr.), les autorités d’occupation décidèrent de fusiller comme otages « vingt communistes et juifs » ; parmi eux : Roger Jurquet, Gaston Huart, Roland Martin, Corentin Cariou, Pierre Rigaud* et Pierre Semard. L’exécution de Cariou, de Pierre Rigaud* et de Léopold Réchossière (syndicaliste de la TCRP) eut lieu le 7 mars 1942 à midi, à Carlepont, dans une forêt près de Compiègne.
La veille de sa mort, à 20 h 30, Cariou écrivit à sa femme : « Je suis dans une cellule isolée, pour ma dernière nuit [...]. Je pars avec courage, en confiance dans la victoire finale. Sois courageuse pour élever notre chère fille [...]. Je ne vois pas ce que j’écris dans la nuit. Nos sacrifices ne seront pas vains... »
Corentin Cariou serait mort en criant : « Vive la France. Vive le Parti communiste. »
Le corps de Corentin Cariou fut inhumé à Cuts (Oise). Le 1er novembre 1945, le Parti communiste organisa une cérémonie place de la République et des obsèques solennelles pour les sept élus de Paris victimes du nazisme (Jules Auffret, Corentin Cariou, Léon Frot, Maurice Gardette, René Le Gall*, Raymond Losserand et Charles Michels). Ils reposent dans une tombe commune au Père-Lachaise, près du mur des Fédérés.
Une avenue du XIXe arrondissement et une station de métro portent le nom de Corentin Cariou, tout près de l’usine de la Villette où il avait travaillé. Une rue de Loctudy, sa ville natale, porte également son nom, mais il s’agit d’un homonyme « mort pour la France » pendant la Seconde Guerre mondiale.
Sources

SOURCES : RGASPI, 495 270 1377. – Arch. Nat. F7/13262. – Arch. PPo. 101, 25 mai 1941, PPo. 300, juin 1927, PPo. 306, décembre 1932. – Arch. Jean Maitron. – S. Klarsfeld, Le livre des otages, op. cit. p. 53. – Les Gaziers de Paris. – L’Humanité, 2 novembre 1945. – Témoignage d’Andrée Cariou. – René Gaudy, Les Porteurs d’énergie, 1982. – Notes Viviane Delplanque, Nadia Ténine-Michel et Jean Maitron.

René Gaudy, Claude Pennetier

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