Né en 1922 à Alger, engagé volontaire au Corps Franc d’Afrique, lieutenant instructeur du SOE britannique, fusillé le 26 décembre 1942 à Alger pour avoir abattu l’amiral Darlan ; résistant.

Fils d’Eugène Bonnier, un journaliste connu de la Dépêche algérienne, Fernand fit ses études secondaires au lycée Stanislas à Paris où il passa son bac en 1942. Le 11 novembre 1940 , il avait pris part à la manifestation patriotique des étudiants parisiens à l’Arc de Triomphe. Ayant rejoint son père à Alger, il fut incorporé dans les chantiers de jeunesse du colonel Van Hecke pour y effectuer son service obligatoire de six mois. Il s’y trouvait encore lorsque se produisit le débarquement allié en Afrique du Nord le 8 novembre 1942 (opération Torch), facilité à Alger par un coup de force de la Résistance locale qui permit de neutraliser les troupes vichyssoises. Fernand Bonnier de la Chapelle regretta de n’avoir pas été associé à ce putsch patriotique. Il fit bientôt partie des premiers volontaires du Corps Franc d’Afrique, une formation paramilitaire constituée par Henri d’Astier de la Vigerie avec le concours du SOE britannique. Le jeune homme s’y distingua très vite par son allant et sa détermination. Il devint instructeur à la base SOE de Massingham avec le grade de lieutenant.
Le choix des Américains de maintenir en place l’amiral Darlan, l’un des piliers du régime de Vichy, et d’en faire l’administrateur des territoires français libérés provoqua stupeur et révolte dans les milieux résistants, mais aussi chez les Britanniques qui connaissaient son anglophobie. L’arrivée à Alger du général d’aviation François d’Astier de la Vigerie en provenance de Londres ne pouvait qu’aviver ce climat d’hostilité à l’amiral vichyssois, qu’il considérait depuis juin 1940 comme un traître passible du châtiment suprême et qu’il dénonçait comme tel en toutes circonstances. Son frère Henri, royaliste de conviction et l’un des chefs de la Résistance algéroise, venait d’être nommé par Darlan secrétaire d’Etat adjoint à l’Intérieur, dans l’espoir de le rallier. Mais Henri d’Astier utilisa au contraire son nouveau poste, qui le mettait à la tête de la police et du renseignement, pour conspirer contre l’amiral et préparer l’avènement d’un nouveau régime, qui romprait avec Vichy et associerait les généraux Giraud et de Gaulle sous la présidence « provisoire » du comte de Paris, héritier de la couronne de France.
Les membres du Corps franc étaient notamment employés à entretenir un climat d’hostilité à l’amiral de la flotte en couvrant chaque nuit les murs d’Alger de slogans tels que « l’amiral à la flotte ! ». Ces jeunes Patriotes ne reprochaient pas seulement à Darlan son revirement de juin 40 et son implication personnelle dans la politique de collaboration avec l’Allemagne, mais aussi son attitude présente, qui conduisait à maintenir dans le camp allié les lois d’exclusion d’inspiration hitlérienne (antisémites, anticommunistes et antifrancs-maçonnes), ainsi que les mesures de répression vichyssoises, telles que l’internement dans les camps de concentration du sud de l’Algérie de plusieurs milliers de résistants français, républicains espagnols et démocrates d’Europe centrale, coupables de s’être engagés en 1940 dans la Légion étrangère pour se battre contre la Wehrmacht.
Fernand Bonnier de la Chapelle fut désigné par le colonel Van Hecke pour assurer une liaison discrète avec Henri d’Astier. En dépit de leur patronyme à particule, les Bonnier de la Chapelle n’avaient pas d’ascendance aristocratique. Et le jeune homme nia toujours toute inclination monarchiste. En fait, ce furent ses aptitudes aux « opérations spéciales » et son ardeur patriotique qui lui valurent d’être choisi pour entrer dans le premier cercle des conjurés, afin de leur fournir le moment venu l’exécutant dont ils auraient besoin. Le jeune homme se mit donc à fréquenter presque quotidiennement le domicile de l’homme politique, 2 rue Lafayette à Alger, où habitait également son confesseur, l’abbé-lieutenant Pierre-Marie Cordier. Jusqu’au jour où fut prise la décision de « liquider Darlan », faute d’une autre solution politique viable.
Quelques heures avant son exécution, Fernand Bonnier de la Chapelle confia aux commissaires Garidacci et Esquerré la manière dont il s’était porté volontaire pour éliminer le bras-droit du maréchal Pétain : « Vers le 20 décembre, tant M. d’Astier que l’abbé Cordier me firent comprendre que le seul obstacle à l’arrivée en France de cet avenir si favorable était la présence de l’amiral Darlan à la tête du gouvernement. Progressivement, j’ai compris que ces messieurs recherchaient un jeune homme courageux, convaincu de la grandeur de sa mission, qui accepterait d’accomplir une action historique : faire disparaître l’amiral. Je me suis présenté spontanément comme celui qui serait capable de mener à bien cet acte d’épuration. »
Le petit-fils du général François d’Astier de la Vigerie, Geoffroy d’Astier de la Vigerie, a minutieusement reconstitué la manière dont les faits s’enchainèrent à partir de ce moment : « Le 22 décembre, comme à son habitude, Fernand Bonnier de La Chapelle passe en fin d’après-midi au domicile d’Henri d’Astier. L’abbé Cordier le met au courant de l’ordre transmis par le comte de Paris et le charge d’abattre l’amiral Darlan. L’opération est prévue pour le 24 décembre. Ce jour-là, à 10 heures du matin, l’abbé Cordier remet à Bonnier de La Chapelle un revolver qui appartient à Henri d’Astier, le plan du Palais d’Été où est situé le bureau de Darlan, 2 000 dollars prélevés sur l’argent apporté par François d’Astier, ainsi qu’une carte d’identité au nom de Morand qui a été établie par l’inspecteur Schmitt qui travaille dans les services du commissaire Achiary. Il est prévu que Bonnier de La Chapelle, après avoir abattu Darlan, s’échappe par la fenêtre laissée ouverte à dessein, puis prenne le train à destination du Maroc. »
L’abbé Cordier confessa Bonnier de la Chapelle et lui donna l’absolution « par anticipation » pour l’acte qu’il allait commettre. Ayant manqué Darlan dans la matinée, le jeune homme retrouva Henri d’Astier et son confesseur dans un restaurant où il déjeuna avec eux. À la suite de quoi, il retourna au Palais d’été pour y attendre l’amiral. Après avoir patienté quelque temps, il le vit enfin apparaître et se diriger vers son bureau, accompagné du capitaine de frégate Hourcade. Bonnier vint à sa rencontre et l’abattit de deux balles. Puis comme Hourcade s’accrochait à lui, il le blessa pour se dégager, mais fut rapidement maîtrisé par les occupants des bureaux voisins.
Il fut alors amené, non pas à la brigade de sûreté du territoire dirigée par le commissaire Achiary, qui appartenait à la conjuration, mais au commissariat central de la police judiciaire. Bien qu’il prétendît s’appeler Morand, sa véritable identité fut rapidement découverte compte tenu de la notoriété de son père. Interrogé le soir même par deux policiers, il certifia avoir agi seul pour des raisons de « propreté morale ».
Dans la matinée du 25 décembre 1942, un capitaine juge d’instruction boucla son enquête en moins d’une heure et signa une ordonnance de renvoi devant le tribunal militaire d’Alger. Le soir même, ce tribunal présidé par le colonel Eloi déchut Fernand Bonnier de la Chapelle de ses droits civiques et le condamna à mort, après avoir rejeté les demandes de suppléments d’enquête présentées par les avocats de l’inculpé, Mes Viala et Sansonnetti.
Un recours en grâce fut aussitôt déposé. Mais le général Noguès, doyen du conseil impérial qui s’était auto-proclamé haut-commissaire par intérim, le rejeta au milieu de la nuit. Et le général Giraud, commandant en chef des forces armées et dirigeant à ce titre la justice militaire, ordonna que le jeune Patriote soit fusillé dés le lendemain matin à l’aube. Henri d’Astier et l’abbé Cordier s’employèrent toute la nuit à essayer d’obtenir un sursis, en vain. Au même moment, le jeune Résistant avait demandé à être de nouveau entendu par le commissaire Garidacci pour lui révéler les tenants et aboutissants du complot et obtenir ainsi une réouverture de l’enquête. Mais le policier garda pour lui ces informations dans le but de « faire chanter » son ministre de tutelle, Henri d’Astier.
Les derniers instants de Fernand Bonnier de la Chapelle nous sont connus par le récit qu’en fit l’adjudant André Saint-Aubin, du 19e régiment du génie, qui eut à commander le peloton d’exécution au champ de tir d’Alger : « Arrive la voiture cellulaire. Elle est escortée d’autres véhicules. Bonnier de la Chapelle en descend. Il est vêtu d’un complet sombre, noir peut-être. Deux gardes l’encadrent, le conduisent au poteau d’exécution. Alors seulement le jeune homme comprend ce qui l’attend. Scène inoubliable, il jette ses gants, ne pousse qu’une exclamation : Ah ! merde, alors ! ». Preuve que le jeune Résistant crut jusqu’au bout que ses supérieurs le tireraient d’affaire.
Le même matin, le général Giraud alla s’agenouiller devant le cercueil de Darlan et se fit désigner peu après à sa place par le conseil impérial. Il était (momentanément) le grand gagnant de la disparition de l’amiral.
La Chambre des Révisions de la Cour d’Appel d’Alger réhabilita Fernand Bonnier de la Chapelle à titre posthume le 21 décembre 1945, en jugeant que l’exécution de l’amiral Darlan avait été accomplie « dans l’intérêt de la libération de la France ». D’abord inhumé à Hussein-Dey dans le carré des fusillés, la dépouille de Fernand Bonnier de la Chapelle fut réinhumée par sa famille au cimetière de Sèvres (Hauts de Seine).
Les tenants et aboutissants de l’attentat contre Darlan firent l’objet de nombreuses controverses après la guerre, animées par des nostalgiques de Vichy et des partisans de l’Algérie française, qui cherchaient à toute force à faire du général de Gaulle le commanditaire de l’opération. Mais la vérité, c’est que le chef de la France Libre n’avait pas à l’époque les moyens de l’organiser. À la différence des services secrets anglais, qui entretenaient des contacts étroits avec Henri d’Astier de la Vigerie et les milieux résistants algérois. Des témoins ont raconté que le jour de l’exécution de Darlan, le chef de l’Intelligence Service, Stewart Menzies, déjeunait dans un restaurant d’Alger à deux pas du lieu de l’action, avec le chef des services de renseignement giraudistes, le colonel Rivet. L’histoire ne dit pas s’ils réussirent à paraître étonnés lorsqu’on vint leur annoncer la mort de l’amiral… Par contre, Michel Poniatowski, qui avait fréquenté avant-guerre la même école que Fernand Bonnier de la Chapelle, affirma dans ses Mémoires que « dés l’information connue à Londres, les dirigeants du SOE célèbrent la nouvelle au champagne. Or la tradition des services n’est pas de boire à une mort mais au succès d’une mission. Apparemment, l’ordre de Churchill avait été exécuté ».
Pour sa part, l’historien officiel du SOE, Michael R.D.Foot, s’en est tenu à un demi-démenti : « rien n’a jamais indiqué qu’il aurait agi sur ordre du SOE, et il est raisonnable de supposer que non. Mais il n’est pas exclu que certains de ses supérieurs aient fermé les yeux sur ses préparatifs. »
Oeuvres

ICONOGRAPHIE : « Chronique de la seconde guerre mondiale » , ed. Jacques Legrand, 1990. Site www.specialforcesroh.com

Sources

SOURCES : Albert-Jean Voituriez, L’affaire Darlan : l’instruction judiciaire, ed. JC Lattès 1980. — Alain Guérin, Chronique de la Résistance, ed. Omnibus, 2000. — Geoffroy d’Astier de la Vigerie , Amiral Darlan : la vérité sur son exécution, décembre 2002 sur Mémoires . Tome 1 de Michel Poniatowski, ed. Plon 1997. — Jacques Baynac, Présumé Jean Moulin, ed. Grasset, 2006. — Michael R.D.Foot, Des Anglais dans la Résistance. SOE en France. 1940-1944, Éd. Tallandier, 2008.

Jean-Pierre Ravery

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