À la citadelle de Pont-Saint-Esprit (Gard), entre février et août 1944, les Waffen SS français de la division Brandenburg torturèrent et exécutèrent sommairement en les précipitant dans le Rhône un nombre indéterminé de résistants du Gard, de l’Ardèche, de la Drôme et du Vaucluse. Un grand nombre de résistants qui y furent internés ont été déportés. Parmi ceux que les Waffen SS assassinèrent à Pont-Saint-Esprit, on n’aurait retrouvé que les corps d’une dizaine d’entre eux. Dans le Gard, les Waffen SS de la 8e compagnie de la division Brandenburg sévirent également à Servas.

À l’instar des ponts médiévaux italiens, le Pont-Saint-Esprit (Gard) comprenait une véritable cité hospitalière avec église, hôtellerie, asile pour les voyageurs, hospice pour les malades et les isolés. Sur la rive droite du Rhône, là où s’affirma la cité, fut édifiée la Citadelle (entre 1595 et 1620), en grande partie détruite par les bombardements alliés en 1944. Pendant la guerre et l’occupation, nombreux ont été les patriotes résistants emprisonnés, torturés, exécutés, précipités dans le fleuve, d’où le nom de "Citadelle de la Souffrance" qui lui a été donné, notamment par l’historien Aimé Vielzeuf.
L’occupant et ses complices ont trouvé dans les fortifications édifiées par Vauban des lieux propices (même s’ils ne sont pas exclusifs) pour tenter de mater tous ceux qui s’opposent à leur dessein. Alès (Gard) en est un exemple avec son Fort Vauban, intact, longtemps prison des Républiques, aujourd’hui en grande partie désaffecté. Pont-Saint-Esprit (Gard) est un autre exemple, même si actuellement il reste bien peu de choses de la Citadelle pratiquement démolie, à la suite de la guerre et à ses séquelles.
Pont-Saint-Esprit (Gard), ville carrefour :
Cette petite ville du département du Gard, située sur le Rhône, aux confins des départements de l’Ardèche et du Vaucluse, sur des axes de communication Est-Ouest et Nord-Sud très importants est ce qu’on appelle volontiers une plaque tournante. Elle l’a été aussi pour l’action résistante et la répression.
Pont-Saint-Esprit, ville de résistance et la répression dans la vallée de la Cèze (Gard) :
À la fin 1942, les troupes d’Occupation (encore peu nombreuses) s’installèrent à la Citadelle qui leur servit de casernement, tandis que l’Hôtel de l’Europe devient le siège de la Kommandantur puis de la Gestapo.
En janvier 1943, un émissaire de Jean Moulin "Max", chargea Raoul Trintignant* (père de l’acteur Jean-Louis), responsable de l’Armée secrète (AS) à Pont de trouver un terrain susceptible de permettre des atterrissages de petits avions et des parachutages ; ce qui fut effectif au domaine de Saint-Georges, commune de Vénéjean. De novembre 1943 au début de 1944, quelques opérations de répression sont menées par les troupes d’Occupation allemandes et italiennes contre les maquis de la vallée de la Cèze (Gard), mais sans grand succès.
La tension monta dans le secteur à la suite de l’exécution de deux miliciens locaux, Georges Cuez et son fils, le 8 novembre 1943, par un groupe de Francs-Tireurs et Partisans (FTP) du Vaucluse : ils avaient fourni à la Gestapo une liste de 100 otages. Elle s’accrut avec les interventions d’une colonne allemande à la poursuite des maquisards de Bir Hakeim (Voir Capel Jean) : cette opération aboutit, le 3 mars, à la destruction du Hameau des Crottes.
Pont-Saint-Esprit devint donc un centre important de concentration de troupes allemandes : depuis décembre 1943, des éléments de la Brandeburger Division s’y étaient installés, puis début mars la division Hohenstaufen : les hommes de troupe dans la Citadelle, la Kommandantur à l’Hôtel de l’Europe. Des éléments "français" (anciens de la LVF, miliciens, Waffen SS) et " espagnols " (de la division "Azul") assuraient activement la continuité de la répression sous le contrôle des chefs locaux de la Gestapo (notamment un certain Wital, l’adjudant Larkmedt, le sergent Peters). Ils étaient largement appuyés dans leur politique répressive par des éléments français tels Dupuy, originaire de Bayonne, qui faisait fonction de juge d’instruction, le milicien Roman, ancien maire de la petite commune gardoise de Carnols, Fustier, Saladin, spécialisés dans les interrogatoires et tortures.
Le 6 mars 1944, la Gestapo procéda à une importante rafle à partir de la liste dressée par Cuez : 44 arrestations sont opérées dans la région de Pont-Saint-Esprit dont de nombreuses femmes ; parmi elles, Mesdames Trintignant et Chabrol, épouses des deux responsables AS du secteur.
Le 10 mars, dix nouvelles arrestations, le 13 juin, treize arrestations encore à Saint-Paulet-de-Caisson. Une répression inexorable se poursuivit jusqu’en août marquée par des tortures et des exécutions dont la Citadelle était le théâtre essentiel.
Plaque tournante pour les communications, Pont-Saint-Esprit l’a été aussi pour la répression des activités résistantes ou simplement patriotiques. C’est ainsi que sa Citadelle a acquis une sinistre réputation pour les actions de violence sur les prisonniers.
Tout s’est aggravé à partir du 26 février 1944 avec l’arrivée dans le Gard de la division SS Hohenstaufen commandée par le général W. Bittrich (ancien commandant de la division Das Reich) qui installa son PC à Nîmes. Sa mission était de détruire tous les maquis du Sud-Est. Une de ses opérations se déroula en Basse Ardèche, à Labastide-de-Virac, où le hameau des Crottes a été pillé et incendié, laissant quatorze cadavres de civils (dont quatre enfants et quatre femmes) le 3 mars 1944 à cinq heures du matin. La répression devait encore s’accentuer après le départ de la division Hohenstaufen ... avec de parfaits disciples. Le 10 mars 1944 de nouvelles rafles sont opérées contre des responsables, chefs de réseaux ou simples sympathisants.
La brutalité atteint un raffinement qui se passe de commentaires. À titre d’exemples, citons les cas de Camille Brunel dont la barbe fut brûlée pendant des heures par Fustier avec la flamme d’un briquet ! de Louis Riffard, boulanger à Saint-André-de-Roquepertuis (qui ravitaillait le maquis) fut battu à mort ; le crime fut ensuite maquillé en suicide : il fut retrouvé pendu dans sa cellule ! d’Émile Marty, battu pendant des heures et qui revient dans sa cellule, méconnaissable. Suprême raffinement pour ceux qui étaient voués à la mort : les condamnés étaient amenés sur une terrasse de la Citadelle surplombant le Rhône, les mains liées par un fil de fer, puis leur corps étaient précipités par une goulotte, conduit incliné, dans le fleuve. Pendant plusieurs semaines, des corps souvent difficiles à identifier, furent été ainsi repêchés.
Bilan des exécutions à la citadelle de Pont-Saint-Esprit :
Combien de détenus, combien de victimes passèrent ainsi par la Citadelle ? On ne le saura jamais avec précision puisque les registres d’écrou ont disparu avec la destruction de la plus grande partie de la Citadelle à la suite du bombardement allié du 15 août 1944 (qui permit d’ailleurs aux détenus de s’évader). Dans son ouvrage Au temps des longues nuits, Aimé Vielzeuf s’appuyant sur une déclaration d’un des tortionnaires les plus "réputés" pour son sadisme, Fustier, fait état de 2000 emprisonnés (dont 1500 déportés et 100 à 150 suppliciés précipités dans le Rhône). Parmi les comparses de Fustier, citons le milicien J. Roman et Saladin, spécialistes des interrogatoires et tortures condamnés par la cour de justice de Nîmes le 27 février et fusillés le 13 mai 1946 ; Paolino, un tueur à gages et Massicart, autre tortionnaire, condamnés le 15 juin et fusillés le 1er octobre 1946 ; Bozi, déserteur du maquis Bir Hakeim, "retourné" par la Milice, condamné à 20 ans de travaux forcés, etc. Fustier par la suite, a été arrêté à Avignon (Vaucluse) au moment où il allait signer un engagement dans la "Military Police" (américaine), jugé, condamné à mort par la cour de justice du Vaucluse et fusillé en octobre 1944].
Cependant, la brochure éditée par le conseil général du Gard intitulée Les lieux de mémoire de la Seconde Guerre mondiale estime à "une vingtaine le nombre des malheureux ainsi exécutés", de toute façon, le chiffre de 2000 avancé par Fustier (*) et repris dans l’ouvrage d’Aimé Vielzeuf ne paraît pas fondé et est très excessif. Ce dernier, avec son honnêteté habituelle, le reconnaît volontiers, dans une lettre qu’il m’a adressée le 5 juin 2000 : " ... ". Je mettrai 350 à 450… (d’autres font état de 200). Le nombre des exécutés est aussi à revoir à la baisse... on n’a retrouvé que les corps d’une dizaine. Aimé Vielzeuf estime en définitive que le nombre des exécutés oscille entre 25 et 35... ".
Victimes tuées à la citadelle de Pont-Saint-Esprit, liste provisoire :
ABAT Georges
ALDEBERT Auguste
GUENDON Kléber
LIOTAUD Louis
MARCOVICI Sami
PONCET Marcellin
ROURE Albert
SAUVAN Ismaël
SYLVESTRE Raoul
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Sources

SOURCES : Archives privées Raoul Trintignant*. — Commission départementale de l’information historique pour la paix gardoise, Les lieux de mémoire de la Deuxième Guerre mondiale dans le département du Gard, Chemins du souvenir, Nîmes, Béné, 1986, réédition 2000, 118 p. — René Maruéjol, Aimé Vielzeuf, Le maquis Bir Hakeim, nouvelle édition augmentée, préface d’Yves Doumergue, Genève, Éditions de Crémille, 1972, 251 p [pp. 57-85]. — Aimé Vielzeuf, Au temps des longues nuits, Uzès, Peladan, 1969, 2e édition, Nîmes, Lacour, 2002, 276 p. [chapitre III : « Du massacre des Crottes (3 mars1944) à la citadelle de la souffrance », pp. 197-253]. — La Résistance en Ardèche, CD-ROM et livret d’accompagnement, Paris, AERI, 2006. — AERI, La Résistance dans le Gard, Paris, AERI, CDROM et livret d’accompagnement, 36 p. Paris, 2009 [Notices rédigées par Claude Émerique]. — Témoignage d’Aimé Vielzeuf, correspondance, 5 juin 2000.

Claude Émerique

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