Deux soldats africains et huit officiers des 16e et 24e Régiment de Tirailleurs sénégalais de la 4e Division d’Infanterie coloniale furent exécutés sommairement dans cette commune de l’Oise par un détachement du régiment Grossdeutschland de la Wehrmacht. Soixante-quatre autres soldats coloniaux y auraient été massacrés. C’est l’un des nombreux crimes de guerre commis par l’armée allemande lors de la campagne de mai-juin 1940.

Stèle du bois d’Eraine
Crédit : Anne de Bergh
Plaque de la stèle du bois d’Eraine
Crédit : Anne de Bergh
Stèle de la ferme d’Eloges-les-Bois (Bailleul-le-Soc)
Crédit : Anne de Bergh
22 juillet 1941 : hommage de la population de Cressonsacq aux soldats assassinés
Crédit : Anne de Bergh
Après la fin de l’opération Dynamo (évacuation des troupes franco-britanniques) et la reddition de la poche de Dunkerque, les troupes allemandes reprirent l’offensive vers le sud le 5 juin 1940. Disposant d’une supériorité écrasante, elles percèrent la ligne de défense française sur la Somme et l’Aisne et progressèrent rapidement vers la Seine et Paris en traversant le département de l’Oise.
Toutefois, certaines unités françaises livrèrent de durs combats pour freiner l’avance allemande et couvrir la retraite du gros de l’armée. Ce fut le cas notamment des unités coloniales de soldats désignées souvent sous l’appellation de « tirailleurs sénégalais » originaires en réalité de différents territoires d’Afrique occidentale et équatoriale française, encadrés par des officiers métropolitains. Elles infligèrent aux Allemands des pertes importantes. A l’issue des combats, les rapports d’opération allemands mentionnent souvent des prisonniers blancs et des "Nègres morts"... Et à plusieurs reprises, une fois le combat terminé, certaines unités allemandes massacrèrent des soldats africains prisonniers et des officiers qui avaient tenté de protéger leurs hommes.
C’est ce qui se produisit à proximité du bois d’Eraine, sur la commune de Cressonsacq, le 10 ou le 11 juin 1940 (la chronologie exacte est difficile à restituer, mais il semble exclu que le massacre ait eu lieu le 9 juin bien que ce soit la date retenue par l’état civil de Cressonsacq - lors de l’ouverture de la fosse, un an après les faits - et par les sites MémorialGenWeb et Mémoire des Hommes), à l’encontre de soldats et d’officiers des 5e, 16e et 24e Régiments de Tirailleurs sénégalais (RTS) de la 4e Division d’Infanterie coloniale (DIC). Cette grande unité avait mené de durs combats d’arrière-garde dans la Somme et l’Oise sur le flanc gauche de l’armée en retraite face à la 10e Panzer Division dont faisait partie le régiment Grossdeutschland.
Des éléments de la 4e DIC furent encerclés et abattus après s’être rendus. Ce fut le cas à Erquinvillers et à Cressonsacq. Dans cette commune, des soldats des 5e, 16e et 24e RTS et du 2e RAC se cachaient dans le bois d’Eraine au sud de la ferme d’Éloges-les-Bois, sur la commune de Bailleul-le-Soc. Ayant épuisé leurs munitions et leur ravitaillement, ils se rendirent dans la soirée du 10 juin à la 15e compagnie du régiment Grossdeutschland. Peu avant la reddition, l’aspirant Méchet fut abattu après avoir esquissé un geste de résistance.
Le Colonel H. Dutailly dans son étude sur ce massacre (cf. sources) écrit que "Les prisonniers sont désarmés, fouillés et regroupés puis officiers en tête, ils sont conduits à la ferme d’Eloges-les-Bois située à un kilomètre environ du lieu de la capture. Le corps du lieutenant Méchet est porté par des tirailleurs et enterré près de la ferme. [...]
C’est alors que se situe un fait que le sergent Long du 24ème RTS rapporte ainsi : “l’officier commandant les forces ennemies n’était pas content des nôtres parce que ces derniers commandaient des Sénégalais. (Il) disait, tenant un coupe-coupe, l’arme individuelle des tirailleurs : “C’est ça votre guerre, salauds” en bon francais. » [La suite est reconstituée à partir du témoignage du Sergent Caravecchia]." Les Allemands séparent les Africains des Européens et, parmi ces derniers, les officiers des sous-officiers et des hommes de troupe. Le Commandant Bouquet réagit aux propos de l’officier allemand. Il déclare que les tirailleurs se sont rendus sur son ordre, qu’ils ont combattu loyalement et il exige qu’ils soient traités en soldats. Le capitaine Speckel prend ensuite la parole en allemand pour dire sa fierté d‘avoir commandé des soldats tels que les Sénégalais. Après ces interventions, les deux groupes de blancs sont emmenés vers les bâtiments de la ferme et les Africains dans une autre direction. Le sergent Caravecchia déclare avoir entendu au moins un coup de feu ce que les autres témoins ne confirment pas. Quoi qu’il en soit, ils n’ont jamais été revus vivants ou morts. En dépit des propos lénifiants des Allemands, ils ont été exécutés dans un lieu non identifié.
Pour les officiers allemands, les propos tenus par le commandant Bouquet et le capitaine Speckel constituent des arrêts de mort. En proclamant qu’ils commandent (et même avec fierté) ces Sénégalais coupables, selon l’ennemi, de crimes de guerre, ces officiers portent la responsabilité des crimes dont leurs subordonnés sont accusés. Ils méritent la mort comme le suggère une opinion notée dans “Kriegschronik der 15 Kompanie des I.R. Grossdeutschland” : “C’est une vieille chanson : un officier blanc à la tête des “porteurs de culture” noirs. Un soldat énergique et compétent s’indigne et prend une décision ferme, la seule qui soit juste à l’égard de telles bêtes.”
Plus personne ne reverra vivants ces officiers : ils vont mourir pour leurs tirailleurs. Avec eux ils sont mis à part. Le 10 [ou plus probablement] le 11 juin 1940, ces officiers furent abattus d’une balle dans la nuque à la lisière nord du bois d’Eraine puis enterrés dans une fosse commune [peut-être] creusée par deux soldats africains, un Ivoirien et un Guinéen, lesquels furent aussi exécutés. » (d’après le Colonel (cr) H.Dutailly 02/12/2009, op.cit.).


Liste des victimes exécutés le 11 juin au nord du bois d’Eraine :
-  Huit officiers métropolitains :
BOUQUET Henry, Georges, Jean, commandant le 2e bataillon du 24e RTS
BROCART Jean, lieutenant au 16e RTS
ERMINY Étienne, Joseph, lieutenant au 24e RTS
PLANCHON Marcel, Paulin, lieutenant au 24e RTS
RIS Jacques, capitaine au 24e RTS
ROTELLE André, Gaston, sous-lieutenant au 24e RTS
ROUX Louis, Marie, François, lieutenant au 24e RTS
SPECKEL Jean, Richard, Antoine, capitaine au 16e RTS
-  Deux soldats africains :
FAYA Leno, 2e RAC
TANO Aka, 5e RTS
Les 10 et 11 juin, beaucoup d’autres soldats d’origine africaine furent abattus dans les environs, notamment à Erquinvillers. Leur nombre et leur identité restent à déterminer afin d’être en mesure de rédiger des notices biographiques.


Le 11 juin 1941, la municipalité de Cressonsacq obtint en juin 1941 des Allemands l’autorisation d’ouvrir la tombe du bois d’Eraine et un officier allemand de la Feldkommandantur de Compiègne vint assister à l’opération. Selon un document datant d’octobre 1941 (archives Anne de Bergh), "A la stupéfaction des assistants, on trouva, inhumés ensemble à très faible profondeur, les corps des huit officiers français […], sept allongés au fond de la fosse et le lieutenant Erminy en travers sur les autres. Deux étaient en bras de chemise. Tous avaient la tête fracassée par balle, coups paraissant tirés par derrière, balle probablement de gros calibre."
Le lieutenant Erminy aurait été tué après une tentative d’évasion, ce qui expliquerait que son corps ait été déposé plus tard sur les autres corps. Dans ce document, il n’est pas question des corps des deux soldats africains qui furent enterrés à part.
Dans un article publié le 17 juin 2010 sur le site de RFI et intitulé Hommage aux tirailleurs sénégalais massacrés au bois d’Eraine, le Lieutenant-Colonel Antoine Champeaux, Docteur en histoire et conservateur du musée des troupes de Marine de Fréjus, explique la découverte des corps, leur exhumation et leur transfert et le travail de mémoire autour ce massacre.
« En 1941, Valère Guizelin, un agriculteur de la région, ayant entendu parler d’un massacre, se rend sur place et découvre les huit corps plus ceux de deux Africains, Aka Tano et Faya Leno sans doute chargés de creuser la fosse commune avant d’être exécutés à leur tour et d’y être enterrés. Les habitants de Cressonsacq les exhument et les enterrent dans le cimetière du village. Une cérémonie a lieu en 1947, puis c’est l’oubli jusqu’à ce qu’un neveu d’Aka Tano ne vienne d’Afrique sur place pour retrouver la tombe de son parent.
Entre temps les corps ont été transférés à la nécropole nationale de Cambronne-lès-Ribécourt créée en 1950 pour regrouper les exhumés de l’Eure, de l’Oise, de la Seine Maritime et de la Somme (2 025 corps pour la guerre 1939-1945 et 128 pour la guerre de 1914-1918).
Le neveu d’Aka Tano y retrouva son oncle, avec l’aide de Jacques Potelle, maire de Cressonsacq. Ce dernier, enseignant en retraite, s’efforça dès lors de tirer ce drame de l’oubli.
Une stèle, élevée en 1992, commémore le souvenir du massacre du bois d’Eraine.
 » Une commémoration nationale y fut organisée en juin 2010, avant une cérémonie à la nécropole de Cambronne-lès-Ribécourt.


Les autres soldats africains – au nombre de 64 selon un témoin, mais les chiffres sont incertains – auraient été exécutés au sud du bois d’Éraine et laissés sans sépulture. Nous ne sommes pas en mesure d’indiquer leurs noms et le lieu où les corps furent inhumés. Peut-être reçurent-ils par la suite une sépulture provisoire avant que leurs dépouilles soient transférées dans la nécropole nationale de Cambronne-lès-Ribécourt créée en 1950 ? Les identifier à partir des informations disponibles sur le site MémorialGenWeb n’est pas chose aisée : l’exemple de Faya Leno et Aka Tano montre que les dates et lieux de décès sont parfois approximatifs, et nombreux sont les corps des soldats africains qui ne purent être identifiés.


L’association Picardie Mémoire (M. Dufour) organise chaque année des commémorations sur tous les lieux de la région, en liaison avec les associations d’anciens combattants, fédérations des anciens d’Outre-Mer et Troupes de Marine. Elle a mis en place, en liaison avec le colonel Dutailly, un "circuit des tirailleurs" conduisant de stèle en stèle sur les lieux des massacres. (renseignements communiqués par Madame Anne de Bergh).


Ce massacre s’inscrit dans une série de crimes de guerre analogues perpétrés par des unités allemandes en mai-juin 1940. L’historien Raffael Scheck (Colby College, Université du Maine, EU), dans une étude consacrée à ces massacres de soldats coloniaux (cf. sources, op.cit.), évalue de 1 500 à 3 000 le nombre de victimes, auxquelles il convient d’ajouter des officiers métropolitains ayant pris la défense de leurs soldats.
L’on peut avancer divers éléments d’explication : un racisme ancré dans la mémoire coloniale (massacre génocidaire des Hereros dans la colonie allemande du Sud-ouest africain – aujourd’hui la Namibie), racisme réactivé par l’idéologie et la propagande nazies - fin mai-début juin, Goebbels relança la propagande raciste envers les soldats noirs - , une idéologie particulièrement prégnante dans certaines unités fortement politisées (Division SS Totenkopf, unité « d’élite » à l’instar du régiment Grossdeutschland) ; réminiscences de 1914-1918 lorsque l’Allemagne s’indigna que l’on osât engager des soldats coloniaux sur le théâtre d’opération européen, soldats accusés de sauvagerie contre les combattants allemands en raison de l’usage du coupe-coupe et des mutilations qui pouvaient en résulter ; enfin souvenir humiliant de la « honte noire », c’est-à-dire de l’occupation de la Rhénanie par des unités coloniales entre 1919 et 1930 (cf. sources, Jean-Yves Le Naour, op.cit.) ; Hitler s’empressa de faire stériliser les enfants métis nés des unions entre Allemandes et soldats des troupes coloniales.
Enfin, il faut prendre en considération ce que Raffael Scheck appelle les "facteurs de situation". Confrontées à une résistance inattendue de la part de soldats considérés comme des sous-hommes - une ténacité renforcée par la crainte d’être massacré, puisque très vite ce risque fut connu des soldats - et à des pertes importantes à l’issue de combats rapprochés, au corps à corps, dans un contexte de campagne triomphale, ces unités se livrèrent souvent à des représailles contre les soldats africains et leurs cadres métropolitains lorsque ceux-ci tentaient de protéger leurs hommes.
Sources

SOURCES : Anne de Bergh, nièce du lieutenant Louis François Roux, archives privées. — Colonel (cr) H.Dutailly, Sacrifier sa vie pour sauver ses tirailleurs, 2 décembre 2009. — Lieutenant-Colonel Antoine Champeaux, Docteur en histoire et conservateur du musée des troupes de Marine de Fréjus : Hommage aux tirailleurs sénégalais massacrés au bois d’Eraine. — Raffael Scheck, Une saison noire, Les massacres de tirailleurs sénégalais, mai-juin 1940, Paris, Tallandier, 2007. — Jean-Yves Le Naour, La honte noire, L’Allemagne et les troupes coloniales françaises, 1914-1945, Paris, Hachette, 2003. — Johann Chapoutot et Jean Vigreux (dir), Des soldats noirs face au Reich, Les massacres racistes de 1940, Paris, PUF, 2015. — Wikipedia : Massacre du bois d’Eraine. — MémorialGenWeb, Cressonsacq, stèle commémorative. — Site de la Municipalité de Cressonsacq, le 10 juin 1940. — Association pour l’Histoire des tirailleurs sénégalais (AHTIS), E-mail : ahtis@hotmail.fr. — Site (non officiel) consacré aux troupes de marine.

Dominique Tantin

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