Les 9 et 10 juin 1940, dans un quadrilatère Angivillers - Cressonsacq - Bailleul-le- Soc-Erquinvillers (Oise), les troupes allemandes massacrèrent de nombreux soldats des Régiments de Tirailleurs sénégalais (RTS) de la 4e Division d’Infanterie coloniale (DIC). Le 11 juin, huit officiers métropolitains furent exécutés à Cressonsacq.

Angivillers, calvaire à l’angle des routes départementales RD 530 et RD 36 "A la Mémoire des 118 combattants tombés pour la défense du territoire les 8 et 9 juin 1940. Ce calvaire a été érigé par les Anciens Combattants de la commune à l’emplacement du cimetière militaire qui exista de 1941 à 1952 - 4e D.I.C. In Memoriam Mai - Juin 1940"
Crédit : MémorialGenWeb


L’historien Raffael Scheck (op.cit., p. 51) évalue à un minimum de 150 le nombre de soldats africains massacrés les 9 et 10 juin 1940. Certaines estimations vont jusqu’à 500 voire 600 victimes, mais semblent inclure les morts au combat, sur un total d’un millier de soldats de l’armée française tués dans la poche entre Saint-Just-en-Chaussée et Estrées-Saint-Denis. La 4e DIC avait subi la première l’expérience des massacres de Tirailleurs sénégalais à Aubigny dans la Somme (50 Africains blessés achevés) et dans les environs, la dernière semaine de mai. Les tirailleurs sénégalais savaient à quoi s’en tenir en cas de capture.


Circonstances des massacres
Elles sont documentées par les Journaux de Marche et d’Opérations (JMO) et les témoignages des survivants. Les massacres intervinrent au cours du repli de la 4e DIC durement éprouvée par les combats menés sur la Somme pour tenter – en vain – d’endiguer l’offensive de forces allemandes très supérieures à partir du 5 juin. La « ligne Weygand » fut submergée malgré la nouvelle tactique des « hérissons », points d’appui défendus avec acharnement par les troupes françaises. Celles-ci purent ainsi harceler les troupes allemandes sur leurs flancs et leurs arrières, semant l’inquiétude parmi les assaillants et rendant les combats – jusqu’au corps-à-corps – plus intenses que lors du « coup de faucille » des Ardennes à la Manche en mai, ce qui ne fut pas sans conséquences sur le comportement des soldats allemands. Après deux jours de combats acharnés, la 4e DIC fit retraite. Dans la nuit du 8 au 9 juin, des débris de la division furent encerclés par des éléments des IXe et Xe Panzers dans secteur entre les bourgs de Saint-Just-en-Chaussée et Estrées-Saint-Denis. Le 9, la poche fut attaquée au nord par la IXe DI qui poursuivait la 4e DIC depuis Amiens. « Dans la nuit du 9 au 10 juin, [celle-ci] tenta de percer en direction de l’Oise, de Pont-Sainte- Maxence. Au matin, il ne rest[ait] plus que 200 à 300 hommes au 2e RIC, 300 à 400 au 16e RTS, et 100 au 24e RTS. » (Les combattants de l’honneur ; cf. sources).


C’est alors que se produisirent des massacres. « Les 9 et 10 juin, à Erquinvillers, Fouilleuse, Lieuvillers, Léglantiers et Angivillers ainsi qu’à La Neuville Roy, des combattants africains dont un officier, le Capitaine Bedel, un Antillais, sont abattus méthodiquement. L’intervention de trois officiers, le Lieutenant-Colonel Fabre à Angivillers, le capitaine Carrat, Adjudant-Major du 3ème Bataillon du 2 ème RTS, dans un village qu’il ne précise pas et le Médecin-Lieutenant Hollecker à Léglantiers parviennent à faire cesser des massacres qui reprendront de façon plus discrète lors des transferts à pied vers des camps provisoires. Raffael Scheck estime qu’au minimum cent cinquante combattants noirs furent abattus dans ces villages ou leurs environs immédiats les 9 et 10 juin 1940. Il convient d’accorder une place particulière au massacre de douze Sénégalais à Fouilleuse car il est relaté en ces termes dans le journal de marche du régiment Grossdeutschland “Parmi nos prisonniers nous avons douze nègres ; nous les abattons parce qu’ils ont coupé la gorge de soldats allemands”, sous-entendu : avec leurs coupe-coupe et ce sans apporter la preuve de ces accusations. » (Dutailly, op. cit)


L’historien Raffael Scheck, se fondant sur des témoignages d’officiers et sous-officiers métropolitains conservés au SHAT relate les faits suivants :
« Des groupes d’Africains et des soldats et officiers en ordre dispersé tentaient de percer la ligne défensive que les Allemands avaient établie au sud de la poche. À Erquinvillers, nombre d’entre eux furent capturés après un bref combat. Les Allemands séparèrent les soldats blancs des noirs, mirent en batterie des mitrailleuses et commencèrent à faire feu sur les Noirs. Ceux qui essayaient de fuir étaient également abattus. Quand Lucien Carrat, un sous-officier du 16e RTS, éleva une protestation, des officiers allemands lui rétorquèrent que des tirailleurs avaient tenté de s’échapper en blessant des gardes allemands avec leur coupe-coupe. Carrat demanda à voir la preuve de ce crime, mais sa requête fut rejetée : « Une race inférieure, lui dit-on, ne mérite pas de combattre une race aussi civilisée que la race allemande. » […] La même nuit [du 9 au 10 juin semble-t-il], le lieutenant Michaël Dhoste fut fait prisonnier dans une forêt non loin d’Erquinvillers, en compagnie de quelques autres officiers blancs et d’un groupe de tirailleurs sénégalais. « Tout de suite, devait-il indiquer, les Allemands nous séparent des indigènes, qu’ils emmènent dans une direction opposée à la nôtre ; peu de temps après, quelques rafales d’arme automatique venant de la direction où ils ont disparu me laissent entrevoir leur sort… » Dhoste vit peu après un soldat allemand tirer à deux reprises dans la tête d’un caporal noir. À proximité ; des officiers blancs furent menacés avec des pistolets mitrailleurs et durent s’asseoir au pied d’une petite colline où au moins cinquante soldats noirs furent conduits avant d’être abattus à la mitraillette. Les officiers virent les corps par la suite, en embarquant dans les camions qui les emmenaient vers un camp de prisonniers. Dans la même zone, un officier allemand acheva par balle plusieurs blessés noirs qui gisaient sur une route, puis il s’exclama, à l’attention des officiers blancs : « Vous le direz en France ! ». Le 10 juin, le sergent Mamadou Aliou, originaire d’AOF, assista à l’exécution de dix tirailleurs sénégalais près de Saint-Just-en-Chaussée. »


Interprétations de ces massacres
Ils s’inscrivent dans une série de crimes de guerre analogues perpétrés par des unités allemandes en mai-juin 1940 du Nord et du Pas-de-Calais à la région lyonnaise. L’historien Rafael Scheck évalue de 1500 à 3 000 le nombre de victimes, auxquelles il convient d’ajouter des officiers métropolitains ayant pris la défense de leurs soldats, notamment le 11 juin à Cressonsacq, à proximité d’Erquinvillers.
Il avance divers éléments d’explication. Certaines s’inscrivent dans une temporalité relativement longue, de la fin du XIXe siècle à mai-juin 1940 :
-  Un racisme ancré dans la mémoire coloniale (massacre génocidaire des Hereros dans la colonie allemande du Sud-ouest africain – aujourd’hui la Namibie), racisme réactivé par l’idéologie et la propagande nazies - fin mai-début juin, Goebbels relança la propagande raciste envers les soldats noirs - et particulièrement prégnant dans certaines unités fortement politisées : Division SS Totenkopf, unité « d’élite » à l’instar du régiment Grossdeutschland responsable du massacre des officiers français à Cressonsacq ; mais à Erquinvillers et aux alentours, ce furent semble-t-il des unités sans profil particulier qui commirent ces crimes de guerre, en l’occurrence la IXe Division d’Infanterie, les IXe et Xe Panzerdivision et peut-être aussi d’autres unités mentionnées par Scheck (op. cit., tableau p. 74) ;
-  Les réminiscences de 1914-1918 lorsque l’Allemagne s’indigna que l’on osât engager des soldats coloniaux sur le théâtre d’opérations européens, soldats accusés de sauvagerie contre les combattants allemands en raison de l’usage du coupe-coupe et des mutilations qui pouvaient en résulter ;
-  Enfin le souvenir humiliant de la « honte noire », c’est-à-dire de l’occupation de la Rhénanie par des unités coloniales entre 1919 et 1930 ; Hitler s’empressa de faire stériliser les enfants métis nés des unions entre allemandes et soldats des troupes coloniales.


Il faut aussi prendre en considération ce que Raffael Scheck appelle les "facteurs de situation". Confrontées à une résistance inattendue dans un contexte de campagne triomphale, et de surcroît de la part de soldats considérés comme des sous-hommes - une ténacité renforcée par la crainte d’être massacré, puisque très vite ce risque fut connu des soldats - et à des pertes importantes à l’issue de combats rapprochés, au corps à corps, parfois de nuit, ces unités se livrèrent souvent à des représailles contre les soldats africains et leurs cadres métropolitains lorsque ceux-ci tentaient de protéger leurs hommes. Ces actes étaient légitimés, on l’a vu, par la propagande et bien souvent par les officiers de contact. Lorsque ces derniers désapprouvèrent ces meurtres, ils furent évités ou s’arrêtèrent rapidement. Mais, souvent, le meurtre intervenait au moment même où le combat prenait fin, puisque dans les rapports d’opérations des unités allemandes, on relève d’un côté le dénombrement de prisonniers blancs et de l’autre celui des morts noirs… Autrement dit il n’y avait pas de prisonniers à abattre puisque l’on n’en faisait pas.


Une histoire tardive et une mémoire longtemps défaillante
Ces massacres furent longtemps négligés par l’historiographie et victimes d’un trou de mémoire. Le traumatisme de la déroute de mai-juin 1940 contribua sans doute à en effacer le souvenir. Mais il n’est pas illégitime d’émettre l’hypothèse que les victimes « indigènes » n’aient guère suscité l’intérêt des uns et des autres. D’autres massacres, en 1944, marquèrent bien davantage la mémoire, très inégalement toutefois. Des monuments furent certes élevés, - le calvaire d’Angivillers - mais parfois tardivement, à l’instar de Cressonsacq.
Et reste la question de l’identité des victimes. Chaque monographie de lieu de massacre du Maitron des Fusillés devrait renvoyer à des notices biographiques. Mais dans ce cas, nous ne sommes pas même en mesure de dresser une liste des dizaines, voire des centaines de victimes. Ces dernières furent dépouillées par les tueurs de tout élément permettant de les identifier, ultime négation de leur humanité. Le crime commis, il fut souvent interdit de leur donner une sépulture. Les corps furent sans doute, dans un premier temps, déposés dans des fosses communes, puis transférés après-guerre dans la nécropole nationale de Cambronne-lès-Ribécourt créée en 1950 pour regrouper les exhumés de l’Eure, de l’Oise, de la Seine Maritime et de la Somme (2 025 corps pour la guerre 1939-1945 et 128 pour la guerre de 1914-1918). La consultation de la liste des victimes de 1939-1945 prouve que les Tirailleurs sénégalais en représentent une très grande part. Dans le meilleur des cas, on dispose des noms, mais la plupart du temps sans indication du lieu de décès ; il est impossible de distinguer les morts au combat et les soldats exécutés après capture. Ajoutons que nombreuses sont les tombes restées anonymes…
Sources

SOURCES : Colonel (cr) H.Dutailly, Sacrifier sa vie pour sauver ses tirailleurs, 2 décembre 2009. — Lieutenant-Colonel Antoine Champeaux, Docteur en histoire et conservateur du musée des troupes de Marine de Fréjus : Hommage aux tirailleurs sénégalais massacrés au bois d’Eraine. — Raffael Scheck, Une saison noire, Les massacres de tirailleurs sénégalais, mai-juin 1940, Paris, Tallandier, 2007. — Jean-Yves Le Naour, La honte noire, L’Allemagne et les troupes coloniales françaises, 1914-1945, Paris, Hachette, 2003. — Johann Chapoutot et Jean Vigreux (dir), Des soldats noirs face au Reich, Les massacres racistes de 1940, Paris, PUF, 2015. — Wikipedia : Massacre du bois d’Eraine. — MémorialGenWeb, Cressonsacq, stèle commémorative. Angivillers, calvaire.— Association pour l’Histoire des tirailleurs sénégalais (AHTIS), E-mail : ahtis@hotmail.fr. — Les combattants de l’honneur.

Dominique Tantin

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