Né le 16 octobre 1911 à Zamos´c (Pologne), fusillé le 11 avril 1944 au Mont-Valérien, commune de Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine) ; militant communiste en Pologne puis en France ; commissaire politique auprès des Brigades internationales ; chef des FTPF de l’Île-de-France.

Epstein avec sa sœur en 1937
Cliché communiqué par Jean-Pierre Ravery
Issu d’une famille juive aisée (son père était directeur d’une briqueterie), apparenté au grand écrivain yiddish I. L. Peretz, Joseph Epstein fréquenta le lycée de Zamosc mais, intéressé par les problèmes sociaux, il se lia avec les « ouvriers de son père pour les organiser dans leurs luttes revendicatives », affirme David Diamant (Combattants, héros et martyrs de la Résistance, p. 17). À la Faculté de droit de Varsovie, il entra en contact avec les étudiants révolutionnaires et adhéra au Parti communiste avec sa sœur. La police l’arrêta lors d’une prise de parole devant une usine. Libéré sous caution, Epstein quitta la Pologne pour la Tchécoslovaquie d’où il fut aussitôt expulsé. Comme de nombreux émigrés politiques polonais, il décida de gagner la France et rejoignit des compatriotes à Tours (Indre-et-Loire) en 1931. Inscrit à la Faculté de droit de Tours, il dut quitter la région à la suite d’une intervention de l’ambassade de Pologne. Avec sa femme Paula, il alla à Bordeaux (Gironde) et finit ses études de droit (il obtint sa licence en novembre 1935) tout en militant activement.
Dès l’été 1936, Joseph Epstein se rendit en Espagne pour combattre comme volontaire. Membre des Brigades internationales à leur création, il fut grièvement blessé sur le front d’Irun et rapatrié en France. Le Comité de secours au peuple espagnol en fit un de ses propagandistes jusqu’à son deuxième départ en Espagne, en janvier 1938. Désigné, à Albacete, comme commissaire politique auprès des Brigades internationales, il aurait, selon David Diamant, « exigé d’être envoyé au front ». Lieutenant, il commanda une batterie d’artillerie dans le bataillon Dimitrov (brigade Anna Pauker) et, sous le pseudonyme de Joseph André, participa aux combats de l’Èbre. Cité à l’ordre du jour de la 3e division, il devint capitaine. À son retour d’Espagne, l’administration française le fit interner au camp de Gurs (Basses-Pyrénées, Pyrénées-Atlantiques). Libéré, il fut assigné à résidence à Bordeaux. En septembre 1939, après la déclaration de guerre, il s’engagea dans la Légion étrangère, fut fait prisonnier par les Allemands pendant les opérations militaires de mai 1940 puis s’évada du stalag IV B près de Leipzig grâce à la complicité d’un antifasciste allemand.
Arrivé à Paris fin décembre 1940 via la Suisse, Epstein retrouva sa femme et chercha le contact avec le PCF et l’Internationale communiste. Sans doute avait-il depuis plusieurs années des liens étroits avec le Komintern. Début juin 1941, il transmit à Moscou un rapport. On y lisait notamment : « Nombreux sont ceux qui n’ont pas compris la politique de l’URSS et considèrent le pacte allemano-soviétique comme un acte de trahison » (Claude Angeli et Paul Gillet, op. cit., reproduction du brouillon du document en hors-texte).
Selon David Diamant, Epstein fut le principal responsable des groupes de sabotage créés par la CGT. Le Parti communiste lui confia d’importantes responsabilités dans la Résistance et en fit, en 1943, le successeur de Lucien Carré à la tête de l’ensemble des Francs-tireurs et partisans (FTP) de la région parisienne, sous le nom de colonel Gilles. Dans ces fonctions, il innova en abandonnant les groupes de trois au profit de formations d’une quinzaine de combattants. Il organisa une série d’actions spectaculaires. Citons les plus marquantes : le 12 juillet vers 8 heures, à l’heure du petit déjeuner, protégé par des groupes de protection, un FTP lança une grenade à l’intérieur de la grande salle du café de l’Hôtel de la Terrasse, avenue de la Grande-Armée réservé aux officiers allemands ; trois soldats furent blessés, dont deux graves ; le 5 octobre vers midi, place de l’Odéon, un combattant lança une grenade contre un détachement allemand d’une cinquantaine de soldats allemands, il y eut douze blessés dont cinq grièvement.
La Gestapo l’arrêta le 16 novembre 1943 à Évry-Petit-Bourg alors qu’il attendait Missak Manouchian. Torturé pendant plusieurs semaines, il ne révéla pas son identité. Condamné à mort par le tribunal allemand de Paris (rue Boissy-d’Anglas, VIIIe arr.), le 23 mars 1944, il a été fusillé le 11 avril 1944 sous le nom de Joseph Andrei.
Ses dernières lettres, écrites à Fresnes le 11 avril 1944, s’adressaient à sa femme et à son fils. L’une commençait par ces mots « Fidèle jusqu’au dernier souffle à mon idéal » et se terminait par « Vive la Liberté, Vive la France ». Il fut élevé au grade de chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume.
Son épouse, Perla Epstein (née le 26 août 1909 à Zgierz, Pologne), mourut le 21 septembre 2003 et fut enterrée au cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine.
Une place du quartier du Père-Lachaise (XXe arr.) porte le nom de Joseph Epstein.
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Dernières lettres
 
Fresnes, le 11 avril 1944
Ma petite Paula bien-aimée,
Fidèle jusqu’au dernier, souffle à mon idéal, cet après-midi à 15 heures, je tomberai fusillé.
Je te laisse seule avec notre petit garçon chéri Je ne pense qu’à vous deux. Je vous aime tellement, je t’aime tellement, ma petite chérie. Je te demande pardon de tout le mal que j’ai pu te faire. Tu m’as donné tellement de bonheur. Maintenant j’y repense ; je revis ces instants de bonheur passés près de toi et près de notre petit garçon chéri. Sois courageuse, ma petite bien-aimée. Défends notre petit Microbe chéri Élève-le en homme bon et courageux. Et je t’en supplie ne lui donne pas un autre papa. Parle-lui souvent de moi, de son papa-car qui l’aime tellement, qui vous aime tellement.
Mes derniers instants, je veux les consacrer à vous. Je te revois, avec notre petit trésor dans les bras, m’attendre à la descente du car. J’entends son (sourire, barré dans le texte original) rire, je revois tes yeux de maman l’envelopper de tain de tendresse ; Je l’entends m’appeler « papa », « papa » Soyez heureux tous les deux et n’oubliez pas votre « papa-car »
Je saurai mourir courageusement et, face au peloton d’ exécution, je penserai à vous, à votre bonheur et à votre avenir. Pensez de temps en temps un peu à moi
Du courage, ma Paula bien-aimée, II faut élever notre petit garçon chéri. II faut faire de lui un homme bon et courageux. Son papa lui laisse un nom sans tache. Aux moments de découragement, pense à moi, à mon amour pour vous deux, à mon amour immense qui ne vous quitte pas, qui va vous accompagner partout et toujours. Ma bien-aimée, ne te laisse pas abattre, tu seras à partir de 15 heures le papa et la maman de notre petit chéri.
Sois courageuse et encore une fois pardonne-moi le mal que je t’ai fait. Te dis, ma Paula bien-aimée, tout mon amour pour toi et notre petit Microbe chéri. Vous serre tous les deux dans mes bras. Vous embrasse de tout mon cœur.
Vive la France, Vive la liberté !
J. E.
 
Mon petit Microbe, mon fils,
Quand tu seras grand, tu liras cette lettre de ton papa. II l’a écrite 3 heures avant de tomber sous les balles du peloton d’exécution. Je t’aime tellement, mon petit garçon, tellement, tellement. Je te laisse seul avec ta petite maman chérie. Aime-la par-dessus tout.
Rends-la heureuse, si heureuse. Remplace ton papa-car auprès d’elle. Elle est si bonne ta maman, et ton papa l’aime tellement Console-la, mon petit garçon chéri, soutiens-la. Tu es tout maintenant pour elle. Donne-lui toute la joie. Sois bon et courageux.
Je tomberai courageusement, mon petit Microbe chéri, pour ton bonheur [et celui] de tous les enfants et de toutes les mamans. Garde-moi (et, rayé dans le texte original) un tout petit coin dans ton cœur. .
Un tout petit coin, mais rien qu’à moi. N’oublie pas ton papa-car. Mon petit fils chéri, je revois ta petite figure souriante, j’entends ta voix si gaie. Je te vois de tous, mes yeux. Tu es tout notre bonheur, le mien et celui de ta maman chérie.
Obéis à ta maman, aime-la par-dessus tout, ne lui cause jamais de chagrin. Elle a déjà tellement souffert. Donne-lui tellement de bonheur et de joie.
Mes derniers instants. Je ne pense qu’à toi, mon petit garçon chéri et à ta maman bien-aimée. Soyez heureux, soyez heureux dans un monde meilleur, plus humain. Vous dis encore une fois tout mon amours. Sois courageuse, ma petite Paula chérie. Aime ta maman par-dessus tout, mon petit garçon chéri, mon petit Microbe chéri. Sois bon et courageux, n’oubliez pas votre papa-car. Vous serre tous les deux dans mes bras. Vous embrasse de toutes mes forces, de tout mon cœur, votre papa-car.
Mes amitiés à tous nos amis. Je leur demande de t’aider, de vous aider et soutenir.
Joseph
Daniel - prend soi de ma petite Paula chérie et de mon petit Microbe adoré.
 
(Daniel = Daniel Béranger)
Sources

SOURCES : Arch. AVER. – Arch. PPo., BA 1752. – DAVCC, Caen, FFM Boîte 5, BVIII 6. – Lettres des Fusillés, 1946. – Pages de gloire des 23. – R. Pannequin, Ami si tu tombes, op. cit.Albert Ouzoulias, Les Bataillons de la jeunesse, 1969. – Philippe Ganier Raymond, L’Affiche rouge, Paris, 1975, p. 110 et 190-191. – David Diamant, Combattants, héros et martyrs de la Résistance, Paris, Éd. Renouveau, 1984, p. 17-18. – Andreu Castells, Las Brigadas Internacionales de la guerra de Espagna, Barcelone, 1973. – Claude Angeli et Paul Gillet, Debout partisans !, Fayard, 1970. – Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France, t. 4, p. 245-246. – Claude Schkolnyk-Glangeaud, « La Main-d’œuvre immigrée (MOI) », Colloque Le Parti communiste français de la fin de 1938 à la fin de 1941, Paris, 14-15 octobre 1983. – Mosché Zaleman, Joseph Epstein, colonel Gille, Éditions de la Digitale, 1984. – Pascal Convert, Joseph Epstein. Bon pour la légende, Séguier, 2007. – Lettres de fusillés, Éditions France d’abord, 1946 (il y a quelques différences avec la version publiée par G. Krivopissko). — Guy Krivopissko, La vie à en mourir, lettre de fusillés, Tallandier, 2006, p. 311-313 (une version plus fidèle au manuscrit figure dans les éditions suivantes, notamment dans la version Poche de 2006). — Le Monde, 24 septembre 2003. – Renseignements communiqués par la famille.

Iconographie
ICONOGRAPHIE : Claude Angeli et Paul Gillet, op. cit.

Jean Maitron, Claude Pennetier

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