Né le 23 juin 1909 à Saint-Pétersbourg (Russie), fusillé le 27 juillet 1942 au Mont-Valérien, commune de Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine) ; agrégé de philosophie ; militant communiste.

Les parents de Valentin Feldman appartenaient à un milieu aisé et cultivé. Sa mère jouait du piano et donna des cours en France. Débarqué à Marseille avec sa mère en 1921, Valentin Feldman avait passé une enfance tourmentée en Russie. Il perdit son père dans le naufrage du Mercure qui faisait la liaison Odessa-Kherson, puis il vécut les drames des premières années de la révolution et de la guerre civile. Venu à Paris en 1922, il entra au lycée Henri-IV à Paris et, surmontant l’obstacle de la langue et les difficultés matérielles, il fut un élève brillant, bachelier en 1927 et premier prix de philosophie au Concours général. Naturalisé en janvier 1931, il obtint à la Sorbonne une licence de lettres en 1929, une licence de philosophie en 1931 et un diplôme d’études supérieures en 1930, tout en pratiquant les petits métiers de l’étudiant pauvre. Il devint le disciple favori de Victor Basch qu’il remplaçait parfois en chaire. Ce dernier attesta en 1933 qu’il avait enseigné aux débutants en philosophie en première année à la Sorbonne, pour lui faciliter l’obtention d’un poste de délégué pour l’enseignement de la philosophie.
Selon José Corti qui fit alors sa connaissance, il échoua cependant plusieurs fois avant d’obtenir l’agrégation, car, bien que toujours premier à l’écrit, son refus d’apprendre le grec lui valait un zéro éliminatoire. Selon son dossier, il fut admissible en 1932, 1933, 1934 et 1936. Les jurys notaient qu’il n’avait pas composé ni en grec ni en latin. Il fut finalement reçu en 1937. Il rencontra Yane Comiti, déléguée pour enseigner la philosophie au lycée de jeunes filles d’Amiens, catholique d’origine corse (mention qui lui servit d’argument en 1941), qui devint sa femme en août 1933 et dont il eut une fille.
Valentin Feldman déploya une activité multiforme, donnant pendant cinq ans des cours gratuits à l’Association philotechnique du lycée Charlemagne, collaborant à la Revue de synthèse et à L’Année sociologique. Il fut secrétaire du centre international de synthèse avant 1933. Il traduisit avec sa femme l’ouvrage d’I. K. Luppol sur Diderot (1936), et, seul, le roman de N. Ostrovski Et l’acier fut trempé (1937). Marqué par le Front populaire, il entra au Parti communiste « avec une foi d’apôtre » (J. Corti). C’est alors qu’il rédigea son seul essai philosophique sur L’Esthétique française contemporaine (1936) ; mais ce n’était que « sa petite monnaie » et José Corti affirma qu’il portait en lui bien d’autres œuvres.
Valentin Feldman, délégué pour l’enseignement des lettres et de la grammaire au collège d’Abbeville (Somme) en 1933, fut peu de temps après nommé comme délégué pour enseigner les lettres et la philosophie au collège d’Étampes (Seine-et-Oise, Essonne), puis titularisé comme professeur au collège de La Fère (Aisne) en 1936 avant d’être nommé, l’année suivante, au collège de Fécamp (Seine-Inférieure, Seine-Maritime). Nommé au lycée de Nancy (Meurthe-et-Moselle) en 1939, puis au lycée de Charleville (Ardennes), il fut ensuite affecté au lycée de Dieppe (Seine-Inférieure, Seine-Maritime).
En 1939, il fut accablé par le Pacte germano-soviétique. À la déclaration de guerre, bien que réformé en octobre-décembre 1934 à cause d’une grave maladie de cœur, il s’engagea comme volontaire, fut affecté au service des subsistances de la IXe armée et resta à Rethel jusqu’en juin 1940. Pendant la débâcle, il reçut une citation pour sa conduite au feu.
Après l’armistice, démobilisé, Valentin Feldman reprit son poste au lycée de Dieppe en octobre 1940. Le 16 juin 1941, un arrêté ministériel mettait fin à ses fonctions du fait de ses origines raciales alors que le recteur souhaitait qu’il pût continuer à enseigner. Par lettre du 23 juin 1941, il demanda son maintien à Dieppe. Il entreprit de démontrer qu’une partie de sa famille paternelle n’était pas d’origine juive. Il envoya au ministère son arbre généalogique montrant que ses grands-parents se partageaient entre la « race juive » et la « race slave », et proposant de faire des recherches, par l’intermédiaire de l’ambassade soviétique, sur un de ses grands-pères se prénommant Siméon. Un important échange se produisit, le ministre lui-même notant : « Me paraît juif » sur un des documents. Finalement, la révocation intervint le 15 août 1941.
Refusant la défaite, il chercha tout de suite à poursuivre la lutte. Il servit d’agent de liaison, rédigea et diffusa des tracts et le journal local du Parti communiste clandestin, L’Avenir normand, qui s’attaquait en particulier au maire de Dieppe et aux notables vichyssois. Il s’installa à Rouen et entra dans le réseau du Front national.
De novembre 1941 à février 1942, il se consacra à la rédaction de journaux clandestins et à l’aide aux détenus politiques. Mais il cherchait à tout prix des missions plus exposées, selon les témoignages de José Corti et de Jacques Papy, un de ses compagnons de Résistance. Le 19 janvier 1942, avec son camarade Lemercier, il brisa, rue La Fayette à Rouen, la vitrine d’un photographe qui exposait des portraits de soldats et d’officiers allemands, laissant une pancarte : « Quand nos prisonniers souffrent en Allemagne, il est scandaleux de voir la gueule de leurs geôliers à l’honneur des vitrines françaises. » C’est à la place d’un autre qu’il fut arrêté en février 1942, après un sabotage dans l’usine de la Compagnie française des métaux à Déville-lès-Rouen, sur la dénonciation d’un indicateur, ouvrier dans l’usine. Incarcéré à la prison Bonne-Nouvelle, il fut tenu six mois au secret, puis transféré à Fresnes, et il frappa ses compagnons de cellule par son courage exemplaire. Condamné à la peine de mort le 18 juillet par le tribunal allemand du Gross-Paris (rue Boissy-d’Anglas, VIIIe arr.), il a été fusillé le 27 juillet 1942. Il laissait ces mots griffonnés au fond de sa cellule : « Ma mort est la plus belle réussite de ma vie », et les terribles mots qu’il jeta aux soldats qui le couchaient en joue sont devenus célèbres : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs. »
Maurice Thorez, dans ses notes conservées à Moscou, mentionna à plusieurs reprises les circonstances de sa mort et précisait : « Mis au fer pendant six mois, il refusa son recours en grâce et fut enterré au cimetière d’Ivry. »
Oeuvres

ŒUVRE : L’Esthétique française contemporaine, Paris, PUF Alcan, 1936, 140 p. (collection « Nouvelle Encyclopédie Philosophique »). — Traductions : (avec Yane Feldman) : I.K. Luppol, Diderot. Ses idées philosophiques, Paris, Éditions sociales internationales, 1936, 405 p. (collection « Socialisme et Culture »). — N. Ostrovski, Et l’acier fut trempé, Paris, Éditions sociales internationales, 1937, 324 p. (collection « Ciment » ; préface de R. Rolland).

Sources

ŒUVRE : L’Esthétique française contemporaine, Paris, PUF Alcan, 1936 (collection « Nouvelle Encyclopédie philosophique »). – Traductions : (avec Yane Feldman) : I.K. Luppol, Diderot. Ses idées philosophiques, Paris, Éd. Sociales internationales, 1936 (collection « Socialisme et Culture »). – N. Ostrovski, Et l’acier fut trempé, Paris, Éd. Sociales internationales, 1937 (collection « Ciment » ; préface de R. Rolland).$$SOURCES : DAVCC, Caen. – Arch. Nat., F17/26351. – RGASPI, 517 2 22 et 27. – J.-P. (Jacques Papy), « Valentin Feldman », La Pensée, no 1, octobre-décembre 1944. – René Maublanc, « L’Université française et la Résistance », La Pensée, no 15, novembre-décembre 1947. – Esther Feldman, Mon fils Valentin Feldman 1909-1942, Paris, 1948 ; Dialogue devant ta tombe, mon fils Valentin Feldman, Paris, 1951 ; Tu es immortel, 1949. – Léone Teyssardier-Feldman et Pierre-Frédéric Charpentier, Le journal de guerre de Valentin Feldman, Éd. Farrago, 2006. – Albert Ouzoulias, Les Bataillons de la jeunesse, Paris, Éd. Sociales, 1967. – Henri Noguères (en collaboration avec Marcel Degliame-Fouché et Jean-Louis Vigier), Histoire de la Résistance en France de 1940 à 1945, t. II : L’Armée de l’ombre (juillet 1941-octobre 1942), Paris, R. Laffont, 1969. – Jean Bellocq, Dieppe et sa région face à l’occupant nazi, Dieppe, édité par les sections de Dieppe de la FNDRIP et de l’ANACR, s.d. – Claude Feron, Les rues de Dieppe, Dieppe, Les Informations dieppoises, 1976 (ce document et le précédent ont été aimablement fournis par la Bibliothèque municipale et le lycée Jehan-Ango de Dieppe). – José Corti, Souvenirs désordonnés, Paris, 1983.

Michel Trebitsch

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