Né le 18 août 1896 à Quimerch (Finistère), fusillé comme otage le 22 octobre 1941 à Châteaubriant (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique) ; instituteur puis professeur de mathématiques ; membre du Parti communiste depuis sa fondation et l’un de ses dirigeants en Bretagne ; maire de Concarneau (Finistère) et conseiller général.

Plaque sur le site de Châteaubriant
Fils d’un instituteur, Pierre Guéguin (souvent orthographié par erreur Guéguen), mobilisé avec la classe 1916, resta toute sa vie marqué par les effets de la Première Guerre mondiale. Il adhéra au Parti socialiste en 1919, se trouvant encore dans l’armée. Démobilisé en 1920 avec le grade de lieutenant, il devint membre du Parti communiste après le congrès de Tours. Nommé instituteur à Quimperlé, il y créa une section de l’Association républicaine des anciens combattants dont il fut le président. Lors de l’inauguration d’un monument aux morts, le 3 juillet 1921, il prononça un discours, jugé « particulièrement violent » par les autorités, qui lui valut d’être frappé d’une sanction disciplinaire et d’être inscrit au Carnet B du Finistère. Il enseigna comme professeur de mathématiques à l’école primaire supérieure de Lorient, d’octobre 1924 à octobre 1926, date à laquelle il fut nommé à l’EPS de Concarneau (Finistère). Marié en janvier 1918 à Brest avec une employée de bureau, il eut un fils, Pierre Guéguin, instituteur également.
L’activité de Pierre Guéguin s’exerça autant dans le domaine syndical, à la Fédération unitaire de l’enseignement rattachée à la Confédération générale du travail unitaire, que sur le plan politique où il devint l’un des principaux animateurs du Parti communiste dans la région. Il parcourut le département, comme conférencier de son syndicat, traitant, en particulier, des problèmes agricoles et de la guerre. Son esprit critique l’entraîna à manifester dans le parti des opinions qui ne concordaient pas toujours avec la ligne officielle, voire à combattre avec vigueur cette ligne, dans les années 1929 et 1931 notamment. Plus tard, il défendit certes, dans le débat de tendances à l’intérieur du syndicat, les positions du parti envers la critique du courant révolutionnaire de l’École émancipée, animée par son jeune ami Marc Bourhis, mais il lui fut reproché de ne pas le faire sur un ton assez acerbe et de conserver des liens amicaux avec Marc Bourhis.
Ses contributions très denses et vigoureuses font apparaître l’auteur comme le maître à penser de son syndicat. Cependant, l’indépendance d’esprit de Pierre Guéguin se heurta souvent à la ligne du parti engagé dans un cours « gauchiste ». Il s’ensuivit fréquemment des rapports conflictuels bien connus à l’intérieur du parti mais aussi à l’extérieur. Les désaccords étaient importants aussi bien sur la question syndicale que sur celle de la laïcité. Mais ils prirent une ampleur particulière lorsque Guéguin signa avec plusieurs instituteurs communistes, le 19 novembre 1931, à Quimper, un texte qui prenait tout simplement la défense des oppositionnels exclus du parti. La résolution envoyée également à La Vérité, hebdomadaire trotskiste, fut publiée dans l’Humanité du 20 décembre sous le titre catégorique : « Écrasons les renégats ». On y lit : « Considérant que les centristes et l’opposition communiste de gauche, sur le plan national comme sur le plan international, n’ont pas quitté les positions théoriques du communisme... Qu’ils ont été exclus pour les désaccords concernant l’application pratique de l’idéologie communiste... Que leur exclusion a été faite mécaniquement, en violation de la démocratie... Demandent [les signataires] la réintégration des centristes et de l’opposition communiste de gauche dans le Parti communiste et dans l’Internationale... » La résolution porte les signatures de Signor, Guéguin, René Nicolas, Bourtigueux, Quéré, et « neuf sympathisants ».
Ces propos sont en profond divorce avec la ligne du parti « qui ne permettra à aucun de ses membres de prendre la défense des renégats qui furent exclus pour avoir été démasqués comme contre-révolutionnaires... C’est pourquoi le parti a le devoir d’exiger de ses cinq adhérents du Finistère la condamnation publique de cet ordre du jour anticommuniste ».
Si Alain Signor finit par rentrer dans le rang et s’éleva dans la hiérarchie du parti, Pierre Guéguin demeura cantonné dans une attitude oppositionnelle, affrontant, notamment dans le cadre syndical, les positions officielles du Parti dont, précisément, Alain Signor fut le porte-parole.
Pierre Guéguin fit siennes, le plus souvent, les opinions de l’École émancipée et connut assez bien les écrits de Léon Trotsky si l’on en juge par son article sur le fascisme allemand paru dans le Bulletin syndical en avril 1933. Guéguin y cita en exergue Trotsky « qui, depuis 1930, avait jeté le cri d’alarme et indiqué à la classe ouvrière organisée, les moyens propres à empêcher l’avènement du fascisme allemand ». Des avis aussi tranchés, exprimés publiquement, entraînèrent, nécessairement, de fortes tensions à Concarneau, au sein du parti. Les « variations » de Guéguin sont à mettre au compte de son désir de maintenir ses attaches avec le mouvement de masse, en dépit de ses profonds désaccords avec le parti qui, quant à lui, répugnait à se priver de la popularité de cet opposant impénitent, valeur sûre sur le plan électoral. Il fallut pour cela passer outre, assez souvent, à la résistance des cadres locaux hostiles à sa candidature.
C’est dans ces conditions qu’il fut présenté par le parti aux divers scrutins électoraux, et les résultats obtenus firent ressortir sa popularité croissante. Élu au conseil municipal de Concarneau lors du renouvellement général de 1929, il obtint plus de suffrages que le maire sortant, mais resta minoritaire. Un rapport conservé dans les archives du Komintern précise à propos des candidats aux élections législatives de 1932 : « Nous sommes avisés qu’à Concarneau une ou des cellules proposent la candidature de Guegen (trotskyste) » (RGASPI, 517 3 1366). Élu, le 14 octobre, au conseil général, il devint maire le 19 mai 1935, la municipalité sortante ne conservant que deux sièges. Aux élections législatives de mai 1936, il recueillit 6 822 voix contre 7 411 au candidat de la droite Nader qui sera accusé de l’avoir dénoncé à la police de Vichy. Présenté aux élections sénatoriales du 25 avril 1937, il ne fut pas élu. Membre du comité régional du parti (Finistère-Morbihan), Pierre Guéguin remplit les fonctions de directeur du journal La Bretagne communiste.
Sa rupture avec le Parti communiste fut complète après le Pacte germano-soviétique. À la séance du conseil municipal du 1er septembre, il condamna sévèrement le pacte. Certains conseillers communistes prirent le maire vivement à partie, le traitant de « lâche » et de « dégonflé », et Pierre Guéguin dut se frayer un passage vers la sortie protégé par quelques amis. Le Parti communiste dénonça son comportement dans un tract annonçant qu’il n’avait plus rien de commun avec le parti ni avec le communisme.
Incorporé le 5 septembre au 337e Régiment d’infanterie à Quimper, il fut néanmoins déchu de ses mandats de maire et de conseiller général par arrêté du 10 février 1940, les rapports de police et du préfet le désignant comme un élément redoutable qui n’avait nullement renié ses convictions malgré ses difficultés avec le Parti. Il avait affirmé en effet lui-même, le 2 février, à des conseillers généraux socialistes qui envisageaient d’intercéder en sa faveur « que s’il était anti-stalinien, il restait communiste ». Il s’éleva contre sa déchéance, dans une lettre datée du 11 mars 1940 au président du conseil général, rappelant sa protestation contre « le pacte de trahison » qui entraîna « nul ne l’ignore ma rupture immédiate et complète avec le Parti communiste » mais ajoutant aussi « si le Parti communiste, sur l’ordre de Staline, a brusquement renié tous ses principes, je leur suis demeuré fidèlement attaché ».
Les autorités n’avaient aucune raison de le ménager dans ces conditions et le lui firent bien sentir. Le préfet Angély suggéra de muter Pierre Guéguin dans une autre garnison, « la présence du lieutenant communiste à Quimper créant un malaise certain ». Il fut donc affecté, en mai 1940, à Guingamp. Récidivant, le préfet demanda au ministre de l’Éducation nationale de le nommer dans un autre département, ce qui conduisit à sa révocation le 2 octobre 1940. Guéguin en fut réduit à donner des leçons particulières pour subsister jusqu’à son arrestation le 2 juillet 1941 et son internement au camp Choisel à Châteaubriant.
Soumis aux attaques du PCF depuis septembre 1939, Pierre Guéguin rencontra de grandes difficultés à l’intérieur du camp où existait un collectif communiste très structuré, comprenant d’importants dirigeants venus de la région parisienne. Depuis la guerre, ses liens avec Marc Bourhis, trotskiste notoire, arrêté en même temps que lui, étaient devenus encore plus étroits, y compris sur le plan politique. Tous deux furent l’objet d’une certaine quarantaine visant plus particulièrement Guéguin, « dont la situation était encore plus pénible que la mienne », selon les dires de Marc Bourhis à sa femme. Ancien interné de Châteaubriant, membre du PCF, Eugène Kerbaul admet que « les camarades refusaient de lui parler et, très ostensiblement, lui tournaient le dos », mais déclare qu’il n’y avait pas eu de mot d’ordre de quarantaine contre Guéguin. Il est permis de s’interroger à ce sujet dans la mesure où le responsable interrégional du parti, Venise Gosnat, poursuivait à l’époque une active campagne contre la personne de Guéguin. Le témoignage de Louis Dolly précise la situation de Guéguin. Il était interrogé, en novembre 1944, par la commission des cadres qui avait trouvé dans ses affaires une carte au nom de Marie Bourhis. Il écrivit qu’il s’était rendu à Concarneau en 1938 pour visiter la colonie de vacances de Villejuif et avait à cette occasion rencontré Guéguin et Marie Bourhis : à Châteaubriant, « j’ai connu un Bourhis qui devait être le fils de l’adjoint de Concarneau [c’était en fait Marc Bourhis lui-même]. Lui comme Guéguin étaient à l’extérieur de l’organisation en raison de leur position anticommuniste. Bourhis fils, je ne lui ai jamais adressé la parole ; quant à Guéguin, le jour de son arrivée, j’ai eu une seule conversation avec lui, il [...] avait de mauvais arguments pour défendre sa position ; [...] Tous les deux furent fusillés le 22 octobre 1941 au camp de Châteaubriant ».
Le 13 septembre, dix-neuf internés bien sélectionnés, dont Pierre Guéguin et Marc Bourhis, furent transférés dans la baraque 19. On l’appela la baraque des intellectuels ou encore celle des otages.
À titre de représailles contre un attentat commis sur la personne d’un commandant des Feldgendarmes exécuté à Nantes, vingt-sept prisonniers de Châteaubriant furent fusillés le 22 octobre dans la carrière de La Sablière. Parmi eux, Pierre Guéguin et Marc Bourhis, calomniés la veille et présentés, ensuite, comme des membres du Parti communiste. À Concarneau, où l’on connut bien ces hommes, il y eut un certain malaise. Les communistes locaux ne purent s’empêcher de faire référence aux « erreurs politiques » de Guéguin « qui était un idéaliste, souvent aux prises avec les conceptions de la lutte de classes de notre parti », dans un article consacré à l’inhumation des corps de Bourhis et de Guéguin dans le cimetière de Concarneau, le 6 décembre 1945 (L’Aurore, hebdomadaire du PCF du 15 décembre 1945). On s’abstint les années suivantes de célébrer la mémoire de Guéguin et ce ne fut qu’à partir de 1949 que le parti lui rendit hommage chaque année sur sa tombe.
La version selon laquelle Pierre Guéguin aurait donné son adhésion à la IVe Internationale ne peut être fondée sur aucune preuve, quelles qu’aient pu être les rapprochements politiques avec Marc Bourhis pendant la guerre. Son retour au PCF pendant son internement est également inexact. L’émissaire du parti chargé de le contacter déclare qu’il eut le sentiment d’une évolution depuis septembre 1939, le rapprochant du parti, à la suite du conflit germano-soviétique. Ces entretiens furent tôt interrompus par la fin tragique de Guéguin et on ne saurait préjuger de ses choix ultérieurs et de ceux du parti à son encontre. Notons la présence de la veuve de Pierre Guéguin et du père de Marc Bourhis à la tribune d’un meeting du Parti communiste internationaliste, tenu à Concarneau le 19 octobre 1945, meeting violemment perturbé par des militants communistes, ce qui témoigne du trouble et de la tension engendrés par cette affaire.
Sources

SOURCES : Arch. Nat., F60/1554. – RGASPI, 495 270 3275. – Arch. Dép. Finistère. – Arch. com. de Concarneau. – DAVCC, Caen, B VIII. – Bulletin du Syndicat unitaire de l’enseignement laïque du Finistère, 1932-1935. – Eugène Kerbaul, 1 270 militants du Finistère, op. cit.Ouest-France, 26 octobre 1944. – A. Gernoux, Châteaubriant et ses martyrs, Nantes 1946. – F. Grenier, Ceux de Châteaubriant, Paris, 1967. – La Vérité, 17 et 24 novembre 1945, 18 et 25 octobre 1946. – C. Linemont, article dans Le Breton socialiste, 29 octobre 1949. – Témoignages d’Alain Le Dem et d’Alice Bourhis du 14 août 1977. – Renseignements fournis par J.-M. Brabant, G. Bourgeois, J. Girault et J.-P. Sénéchal. – Lettres d’Eugène Kerbaul du 27 avril 1985 et du 2 juillet 1986.

Rodolphe Prager

Version imprimable de cet article Version imprimable