Né le 20 juin 1899 à Béziers (Hérault), mort probablement le 8 juillet 1943 à Metz (Moselle) ; préfet d’Eure-et-Loir ; envoyé du Comité national français en France avec rang de ministre, président du Conseil national de la Résistance.

Jean Moulin
Jean Moulin en uniforme bleu horizon, en 1918
Portrait de Jean Moulin par Lionel Floch, en 1932
Jean Moulin en 1938
Jean Moulin est devenu le symbole de la Résistance dans la mémoire nationale. Unificateur de la Résistance intérieure et représentant de la France libre, homme de gauche rallié au général de Gaulle, martyrisé et mort sans avoir parlé, il est par excellence le Héros en qui les diverses mémoires résistantes se reconnaissent. Promue par le gaullisme, sa gloire posthume a été consacrée par le transfert de ses cendres au Panthéon, le 19 décembre 1964, en clôture du vingtième anniversaire de la Libération. Son nom s’est répandu depuis à travers le pays, sur les voies publiques et les bâtiments scolaires. De tous les martyrs importants de la Résistance, sa mémoire est la seule restée vraiment active jusqu’à aujourd’hui.
On ne peut comprendre le parcours de Jean Moulin en ignorant la culture politique qui était la sienne. Moulin était d’abord un « rouge du Midi ». Il appartenait à une lignée républicaine « avancée », originaire d’une partie de la Provence, au pied des Alpilles (Saint-Andiol dans la plaine des Bouches-du-Rhône), où les luttes entre « Blancs » et « Rouges » marquèrent l’imaginaire politique. Ses références familiales étaient l’insurrection républicaine de décembre 1851, le combat contre l’Église et le césarisme, le culte des Lumières et de la Révolution Française, le patriotisme qui en découlait. Élevé dans le souvenir du grand-père emprisonné avec les « rouges » du village en 1877, marqué par son père, professeur de lettres, franc-maçon, dreyfusard, fondateur de la Ligue des droits de l’Homme de l’Hérault, militant radical-socialiste, élu municipal et départemental, adjoint au maire de Béziers et vice-président du conseil général de l’Hérault, il se situait clairement dans cet horizon. Prenant la parole au banquet commémorant le souvenir du général Marceau, à Chartres, le 5 mars 1939, dans le contexte de ce printemps, il déclara : « Quant à moi, arrière-petit-fils d’un soldat de la Révolution, petit-fils d’un homme qui a connu les prisons du Second Empire pour avoir osé proclamer son attachement à la République, ce n’est pas du bout des lèves que j’apporte ici mon tribut d’hommage à votre grand Marceau. » Dans ce cadre idéologique, Patrie, Nation, État se confondent dans la République. Les servir, c’était la servir. Son imprégnation par la tradition républicaine, dans sa version méridionale, est essentielle pour comprendre ses choix.
Les amitiés radicales du père aidèrent une carrière qui commença par l’entrée au cabinet du préfet de l’Hérault en 1917, même si elles se poursuivirent, grâce à ses qualités propres, d’une manière remarquable. Chef du cabinet du préfet de Savoie en 1923, il devint le plus jeune sous-préfet de France (Albertville octobre 1925), puis, après avoir exercé à Châteaulin (Finistère) et Thonon (Haute-Savoie), puis, comme secrétaire général, dans la Somme, le plus jeune préfet de France (Aveyron, mars 1937). L’expérience qu’il acquit dans ces divers postes et dans des environnements politiques et sociaux variés favorisèrent une évolution qui, tout en se situant dans la continuité paternelle, le conduisirent un peu plus à gauche. Assurément hostile à la violence révolutionnaire, assurant l’ordre sans état d’âme, il fut confronté, notamment dans la Somme, aux effets sociaux de la crise économique (les marches de chômeurs) et à des grèves dans lesquelles il joua à l’occasion un rôle de médiateur. La rencontre avec Pierre Cot, député radical-socialiste de Savoie, fut décisive. Intégré dans son « écurie », il le suivit dans plusieurs cabinets ministériels entre la fin de 1932 et 1938. Si le seul engagement politique de Moulin fut son inscription aux Jeunesses laïques et républicaines en 1921, il partagea les convictions de Pierre Cot, devenu l’un des chefs de file des « Jeunes turcs » du Parti radical. À la différence de son père, il fut favorable à l’alliance avec les socialistes et au Front populaire. Cet ancrage à gauche fut conforté le 6 février 1934 alors qu’il était aux premières loges à Paris et qu’il put mesurer la faiblesse du pouvoir devant la violence des ligues. Son antifascisme s’affirma plus encore lorsque la République espagnole fut ébranlée par le soulèvement franquiste. C’est alors qu’il commença à soutenir le RUP (Rassemblement universel pour la paix) de son ami Louis Dolivet. À ce moment, de juin 1936 jusqu’en avril 1937, il occupa les fonctions de chef du cabinet civil de Pierre Cot, ministre de l’Air. Attentif aux revendications ouvrières, il fut l’un des principaux négociateurs de la convention collective de l’industrie aéronautique, qui lui évita une grève prolongée. Il fut l’un des artisans de la création de l’Aviation populaire en juin 1936. Il joua un rôle discret, mais décisif pour la République espagnole, dans l’aide qui lui était apportée, en supervisant l’exportation clandestine d’avions et le recrutement de pilotes. Il serait le plus à gauche du cabinet Cot et le déborderait même, comme il fut dit lors du procès de Riom (où lui-même vint défendre son « patron »).
L’ancien briandiste s’affirma comme antimunichois. Patriote, le « jacobin » devenu préfet d’Eure-et-Loir à partir de janvier 1939 chercha à être mobilisé lorsque la guerre éclata car « la République de 1939 n’a d’autre réponse à faire que celle que fit la République de 1793 ». Révulsé par le Pacte germano-soviétique, il fit appliquer les mesures répressives contre les communistes. On sait qu’il suscita l’admiration en juin 1940, lors de la débâcle, en organisant l’accueil des réfugiés à Chartres et en refusant de signer la déclaration exigée par les occupants, mettant en cause les troupes de couleur dans la mort de civils. Molesté, humilié, enfermé, il tenta de mettre fin à ses jours dans la nuit du 17 au 18 juin.
Il fut relevé de ses fonctions le 2 novembre 1940 par le gouvernement de Vichy en vertu de la loi d’épuration politique du 17 juillet 1940. Officiellement installé à Saint-Andiol, il fut mis à la retraite le 11 juillet 1942. Après avoir enquêté, en particulier à Marseille, dans les milieux opposants, il parvint à gagner l’Angleterre en octobre 1941. Porteur d’un des premiers rapports sur les premiers noyaux clandestins (où il n’évoquait ni les socialistes, ni les communistes), il se rallia au général de Gaulle en qui il vit l’incarnation de la nation en lutte. Volontaire pour retourner en France, il fut désigné, le 26 décembre, comme le représentant du Comité national français avec la tâche de réaliser l’unité d’action de la Résistance en zone libre. Parachuté à l’aveugle dans les Bouches-du-Rhône, près des Alpilles, dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942, il s’imposa auprès des chefs des mouvements clandestins, Henri Frenay (Combat) et Emmanuel d’Astier de la Vigerie (Libération) surtout, comme un interlocuteur indispensable. Rex, Régis (ses divers pseudonymes) leur fit accepter l’allégeance à la France libre et à son chef, les convainquit de séparer leurs activités civiles et militaires et de créer une armée secrète unique – l’AS - dont le commandement fut confié au général Delestraint (été 1942). Il mit sur pied un ensemble de services centraux clandestins autour de la « Délégation », installée à Lyon : le Bureau d’information et de presse, le Comité général d’études, un service de transmission et d’opérations aériennes. Il finança mouvements et presse clandestines (dont Le Populaire, le journal du Comité d’action socialiste), en particulier le Mouvement ouvrier français (MOF) créé pour s’opposer à l’envoi de travailleurs français en Allemagne et qui fut l’un des éléments du comité de résistance ouvrière mis sur pied avec des représentants des mouvements et Yves Farge.
Alors que les Britanniques tentaient de faire contrôler la Résistance en France par leurs services spéciaux, il contribua à faire des trois grands mouvements (Combat, Libération, Franc-Tireur) la principale force clandestine en Zone sud et poussa à leur unification politique. La formation, le 26 novembre 1942, d’un comité de coordination présidé par lui fut la première étape vers la fusion dans les Mouvements unis de la Résistance (MUR), décidée en janvier 1943.
Réservé dans un premier temps devant la reconstitution des partis politiques, il finit par se rallier en novembre 1942 à la nécessité de rassembler dans le soutien à la France combattante les éléments politiques et syndicaux résistants, alors que la position des Anglo-Américains vis-à-vis de de Gaulle inquiétait. Il se rallia à la proposition socialiste de constituer un organisme représentatif de toutes les tendances du combat clandestin dont il proposa la création le 14 décembre 1942. Ce faisant, il chercha également à contrer les tendances autoritaires et les ambitions de chefs de mouvement comme Frenay, à prendre en compte la revendication de socialistes qui, avec Gaston Defferre, étaient inquiets de la « montée » du Parti communiste et à contrôler cette émergence jusqu’ici sous-estimée tant en Zone sud qu’en Zone nord (où Moulin a délégué Frédéric Manhès qui ne paraît pas avoir de relations avec la direction communiste). Son souci de tenir les partis à une certaine distance n’était en rien désarmé : il refusa l’intégration du CAS dans les MUR (bien qu’André Philip le lui fasse financer), il resta réservé à l’égard des communistes, tint à faire rentrer les FTP dans la discipline commune de l’AS et refusa de prendre en compte le Front national, qu’il considérait à juste titre comme leur doublon. Aussi fut-il très irrité lorsque, à son retour de Londres, il apprit l’intégration du représentant de ce mouvement, Pierre Villon, dans le comité de coordination de la Résistance de Zone nord constitué par Pierre Brossolette. Parti à Londres le 14 février, il en revint en effet le 21 mars avec un rôle étendu à l’ensemble du territoire national par les instructions que le général de Gaulle lui avait remises un mois auparavant. Membre du Comité national français en mission, avec rang de ministre, représentant permanent du général de Gaulle pour les deux zones, Max, son nouveau pseudonyme, fut chargé de créer et de présider au plus tôt un Conseil de la Résistance. Alors que les Américains et les Anglais, désormais maîtres de l’Afrique du Nord, poussaient en avant le général Giraud, il s’agissait de manifester le soutien de l’ensemble de « la » France résistante à de Gaulle. Pour cette création, il dut passer outre les réticences des chefs des mouvements à la représentation politique. Ce conseil, qui se réunit pour la première fois le 27 mai 1943 à Paris, regroupa un large éventail de sensibilités : mouvements clandestins, dont le FN, courants politiques, dont le PCF (André Mercier puis Auguste Gillot) et le PS (André Le Trocquer, Daniel Mayer), syndicats CGT (Louis Saillant) et CFTC (Gaston Tessier).
Alors que la Libération devint prévisible à terme, Jean Moulin se heurta aux chefs des MUR qui se sentaient dépossédés au profit de l’État clandestin auquel il s’identifiait et qui voulaient secouer sa tutelle. Entre eux, la crise qui rebondit de mois en mois portait sur la soumission à la France combattante qu’il exigeait. Présidant le comité directeur des MUR, il s’opposa à leur financement par les Alliés, à la remise en cause du commandement de l’AS et à l’« action immédiate » préconisée alors que naissaient les maquis. L’arrestation du général Delestraint intervint dans ce contexte de tension et conduisit à la réunion de Caluire, près de Lyon, le 21 juin. Arrêté avec les responsables militaires des MUR, identifié avec retard, torturé par Klaus Barbie, chef de la section IV de la Sipo-SD de Lyon, transféré à Paris, Jean Moulin mourut on ne sait précisément où et quand, probablement le 8 juillet sur le quai de la gare de Metz, en cours de transport vers l’Allemagne. Il fut incinéré au Père-Lachaise le 9 juillet 1943.
Son nom était presque inconnu à la Libération et il fallut du temps pour qu’il émerge dans le souvenir collectif, même si, très tôt, un hommage lui fut rendu dans les lieux qu’il avait fréquentés (la région de Béziers) ou qu’il avait marqués de son empreinte (Chartres). Son succès mémoriel ultérieur n’est pas dû seulement à sa stature héroïque ou son incarnation de l’unité résistante. Il tient aussi pour les collectivités locales comme pour les associations, en particulier à partir des années 1980, à leur volonté politique de s`inscrire dans une lignée républicaine et antifasciste.
Oeuvres

ŒUVRE : Jean Moulin (Max), Premier combat, Paris, Éditions de Minuit, 1947.

Sources

ŒUVRE : Jean Moulin (Max), Premier combat, Paris, Éd. de Minuit, 1947.$$SOURCES : Henri Michel, Jean Moulin, l’unificateur, Paris, Hachette 1964. – Laure Moulin, Jean Moulin, Paris, Presses de la Cité, 1969. – Daniel Cordier, Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, Paris, Jean-Claude Lattès, 1989-1993 et Jean Moulin, la République des catacombes, Paris, Gallimard, 1999. – Musée Jean Moulin de la Ville de Paris. – État civil.

Jean-Marie Guillon

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