Justiniac est un petit village — 120 habitants au recensement de 1936 — du nord-est de l’Ariège, à la limite de la Haute-Garonne. Il est situé dans la plaine au nord de la chaîne pré-pyrénéenne du Plantaurel, sur les coteaux vallonnés entre les cours de l’Ariège, à l’est et de son affluent la Lèze, à l’ouest. Il n’est pas très éloigné du bourg de Saverdun (Ariège) situé sur l’axe majeur de circulation routier (RN 20) et ferroviaire (transpyrénéen oriental) de la vallée de l’Ariège. Depuis le 6 juin, l’activité des maquis y était importante. Le Corps franc Pommiès (de l’ORA) s’efforçait de rassembler les jeunes réfractaires du STO. C’était le cas près de Justiniac où un petit maquis était animé par un gendarme de la brigade de Saverdun, Armand Saint-Martin. Des villages de la Haute-Garonne — comme Castelmaurou ou Miremont — avaient été choisis comme lieu de cantonnement d’unités de la 2e SS Panzerdivision Das Reich. Ainsi, à Venerque (Haute-Garonne), à peu de distance était basée la 10e compagnie du 3e bataillon du régiment Deutschland de la division Das Reich. Ce fut elle qui attaqua le maquis basé au château de Justiniac, le 26 juin 1944. Six maquisards furent capturés et exécutés peu après, quelquefois après avoir été torturés. Un autre, capturé plus tard, fut emprisonné au quartier allemand de la prison Saint-Michel de Toulouse et mourut en déportation en Allemagne.

Justiniac (Ariège), monument aux fusillés du 26 juin 1944. Vue générale
Photographie : André Balent, 12 juillet 2018
Justiniac (Ariège). Monument aux fusillés du 26 juin 1944. Détail : les noms des fusillés ;
Photographie : André Balent, 12 juillet 2018
Le maquis de Justiniac (Ariège) :
Armand Saint-Martin et sa femme Josette avaient intégré dès 1943 le Corps franc Pommiès de l’ORA (Organisation de résistance de l’Armée), formation active dans une grande partie de la R4. Tous deux se livraient essentiellement à des activités de renseignement. Avant le 6 juin, il avait eu un contact avec José Alonso alias "Robert", du triangle de direction de la 3e brigade [Ariège] de l’AGE (Agrupación de guerrilleros españoles) afin de doter un bataillon en voie de constitution dans le Couserans. Le 22 avril, Saint-Martin donna cependant deux mitraillettes et six grenades à Alonso. Le 8 juin, ce dernier proposa à Saint-Martin de s’emparer de la caisse de la gendarmerie de Pamiers, ce qu’il se refusa à faire, ayant d’autres projets.
Le maquis dont Saint-Martin prit le commandement put se structurer après la désertion, le 9 juin 1944, de Saint-Martin et de celle des gendarmes de la brigade de Saverdun. Le 6 juin 1944, il avait fait transférer des armes de la brigade de gendarmerie de Saverdun à Malba, commune de Canté (Ariège), limitrophe de Saverdun et de la Haute-Garonne. Dans le bois de Canté, un maquis était en cours de formation. À partir du 9 juin 1944, Saint-Martin le rejoignit et en prit la direction. Ce maquis regroupait principalement une trentaine de jeunes réfractaires du STO qui n’avaient réussi à franchir la frontière franco-espagnole dans les Pyrénées et se cachaient à proximité de leur domicile avant de pouvoir rejoindre un maquis. Ils avaient refusé de s’associer au maquis de l’AGE, ainsi que leur avait demandé Alonso. Le 12 juin 1944, l’afflux de nouveaux réfractaires posa des problèmes. Par ailleurs, le maquis semble avoir été dès ce moment localisé par les Allemands. La dispersion du tout nouveau maquis fut décidée.. La majorité rejoignit les abords de la ferme de Piquetalent (Saverdun) près de laquelle avait été établi un lieu de réception d’armes parachutées pour le compte du SOE britannique et du Corps franc de la Montagne Noire (Voir : Arnaud Roger ; Fourcade Louis ; Sévenet Henri). Ils formèrent un maquis de l’AS. D’autres poussèrent vers le sud-ouest à Vira où ils rejoignirent la 3101e compagnie de FTPF de l’Ariège (Voir : Roquefixade (6-7 juillet 1944). Enfin, Armand Saint-Martin quitta Canté pour Justiniac avec un groupe de huit maquisards : lui-même, sa femme Josette, Louis Gorlier, Pierre Maurette, Joseph Orsoni, Auguste Belbèze, Joseph Belondrade, Jean Roucal. Ils s’installèrent au château de l’Escarrabillat propriété de M. Sandry, dans cette localité. Ils vécurent en réquisitionnant des denrées auprès de paysans ou de commerçants, ce qui leur valut l’inimitié de certains d’entre eux qui ne sympathisaient pas avec la Résistance.
L’attaque du château de Justiniac :
Le maquis de Justiniac fut rapidement repéré par la Milice. Celle-ci le localisa en cherchant à l’infiltrer. Elle informa ensuite la Sipo-SD.
Le 25 juin, vers 17 heures, un agent de liaison se rendit à motocyclette à Justiniac. Il prévint Saint-Martin que la Sipo-SD était au courant le la localisation du maquis et qu’il y avait urgence à quitter les lieux. À 20 heures 30, Rigobert Cussol, maire de Durfort (Ariège), accompagné par Étienne Lacko et Roger Lestrade, se rendit au château et conseilla aux maquisards de quitter le lieu au plus vite. Saint-Martin leur répondit qu’ils le feraient à l’aube. Plus tard, encore, l’épouse du guerrillero José Alonso (chef d’état-major de la 3e brigade — Ariège — de l’AGE), Marthe alias « Suzane », agent de liaison, se rendit au château de l’Esacarrabillat et expliqua qu’elle avait entendu à Saverdun que l’attaque par les Allemands était imminente. Le groupe de résistants commandé par Saint-Martin fut surpris tôt le matin, par l’arrivée d’un détachement de la division Das Reich.
Cantonné à Vénerque (Haute-Garonne, bourgade de la rive droite de l’Ariège au nord de Saverdun, la 10e compagnie du 3e bataillon du régiment Deutschland de la 2e (Panzerdivision SS Das Reich commandée par le major Gross fut désignée pour attaquer par surprisse le maquis de Justiniac afin de l’anéantir. Ils formaient un convoi de vingt-cinq véhicules. Ils passèrent à Sinafé (commune de Canté) où ils forcèrent le fermier Louis Bisognin (ayant par ailleurs peu de sympathies pour la Résistance) et son ouvrier agricole espagnol Joachim Tenas à leur indiquer l’emplacement du château.
Le 26 juin à 2 h du matin Saint-Martin posta Jean Roucal, un des maquisards, en haut de la côte de Brie-Justiniac, au sortir du bois d’Esacarrabillat, par où pouvaient venir les assaillants. Il s’endormit. Les Allemands installèrent nuitamment un canon devant la ferme de l’Oustalou. Roucal fut réveillé à cinq heures du matin par l’explosion d’un obus près du château où dormaient encore les résistants. Roucal eut le temps de prendre la fuite. Il abandonna une mitraillette dans le champ de blé qui fut récupérée par le jeune Guy Landes, âgé de quatorze ans, fils de résistants, employé momentanément chez les Pélata, agriculteurs près de là, à la ferme de l’Escarrabillat, à une centaine de mètres du château. Un second obus tomba sur le château qui fut rapidement cerné. La résistance était d’autant plus impossible que l’adjudant Fischer et quelques soldats envoyèrent des bombes lacrymogènes. Les résistants se rendirent.
L’exécution de six de six maquisards :
Les SS étaient désireux de connaître l’endroit de la planque du docteur Georges Durin alias « Vadier », chef des MUR (Mouvements unis de la Résistance) du secteur de Saverdun et responsable des parachutages de Taillebrougue pour le compte du Corps franc de la Montagne Noire (Aude et Tarn). Ce dernier s’était caché au presbytère d’Esplas, à deux km au sud de Justiniac. Par mesure de sécurité, il n’avait pas indiqué ce lieu ni à Saint-Martin et à son épouse, ni à ses hommes. Interrogé, Saint-Martin ne pouvait répondre. Il ne donna, non plus des indications concernant les autres « terroristes » qu’il connaissait, en particulier les réfractaires de Saverdun et les résistants chargés de réceptionner les parachutages à Piquetalent pour le compte du Corps franc de la Montagne Noire (Voir Henri Sévenet). Aussi fut-il bientôt sérieusement torturé. Les SS, désireux d’obtenir à tout prix une réponse l’attachèrent pendu par les pieds à une branche. Ils le frappèrent encore et lardèrent son corps de coups de baïonnette et finirent par lui ouvrir le ventre. Sa femme Josette, enceinte, ne supportant plus les tortures qu’il subissait, se précipita sur les tortionnaires et lui griffa le visage. Le jeune caporal alsacien, Largenmüller, âgé de vingt ans, tira avec son revolver une balle dans sa mâchoire. Elle se précipita à nouveau sur lui et Largenmüller l’acheva avec une balle dans la nuque. Armand Saint-Martin, agonisant, finit par succomber. Les autres résistants (Auguste Belbèze, Louis Gorlier et Joseph Orsoni furent fusillés chacun d’eux par un autre Waffen SS : le major Gross, le capitaine Hausser et l’adjudant Hiss.
Il manquait Pierre Maurette. Ils le cherchèrent dans tout le village. À la ferme de l’Escarrabillat, ils se saisirent du jeune Guy Landes. L’autre fermier qui avait guidé les Allemands, Bisognin, leur expliqua aux que le jeune Guy n’avait rien à voir avec le maquis. Les Pélata purent prouver par les lettres qu’ils avaient en leur possession que leur fils était en Allemagne au titre du STO, ce qui les sauva. Toutefois ils emmenèrent Adrien Pelata avec eux. Les Allemands arrêtèrent momentanément d’autres habitants de Justiniac, le facteur Jean Séguéla, l’instituteur Desarnaud, le curé Desplas. Jacques Belondrade, l’autre maquisard du château de Justiniac qui revenait avec du pain et du lait pour ses camarades avec une automobile dépourvue de plaques minéralogiques fut arrêté à son tour et frappé de coups de crosse. Il ne fut pas remis en liberté à la différence des autres. Un professeur de philosophie « Jean-Paul », peut-être Jean, René Martin qui devait remplacer Armand Saint-Martin à la tête d’un maquis qu’il était chargé de réorganiser. Certains SS continuaient de fouiller méticuleusement le village de Justiniac alors qu’un autre groupe, partaient , avec dix-sept véhicules en direction de la ferme de Piquetalent à proximité du terrain de parachutage de Taillebrougue, où ils pensaient trouver Pierre Maurette. Dans l’agglomération de Saverdun, le convoi allemand fut immobilisé un moment par une moissonneuse-lieuse que manoeuvrait un agriculteur, M. Donat, et ses ouvriers. Ils aperçurent le corps sanglant de Belondrade, le professeur de philosophie et un troisième homme qu’ils ne connaissaient pas. Près de leur ferme, les Maurette étaient en train de moissonner un champ d’avoine. Ils eurent le temps de se cacher. Leur ferme fut fouillée en vain. Ils s’en prirent aussi, sans succès, à d’autres habitants du voisinage. Ils revinrent le lendemain matin à Justiniac qu’ils bouclèrent à nouveau. Pierre Maurette s’y était caché. Alors qu’il traversait la route pour se cacher dans un bois, il fut abattu par un Allemand.
Les cadavres furent détroussés par les SS. Le château de l’Escarrabillat, déjà endommagé par les tirs du canon fut mis à sac et incendié .
Sûrs d’avoir anéanti le groupe de résistants commandés par le gendarme Saint-Martin, les Allemands se saisirent des provisions des fermes de l’Escarrabillat et l’Ouradou et repartirent vers 17 heures après s’être copieusement restaurés. Ils emmenaient avec leurs prisonniers. L’un d’eux Joseph, Paul, Jean, Marie Belondrade, mourut en déportation. Interné au quartier allemand de la prison Saint-Michel de Toulouse puis fut déporté à Buchenwald (d’après le Livre mémorial de la déportation, FMD, en ligne. Les témoins habitant les lieux s’accordent à dire qu’il fut déporté à Bergen-Belsen). Affecté à Dora, il mourut le 3 septembre 1944 à Nordhausen (Thuringe) camp destiné aux détenus inaptes au travail ou malades provenant des camps du complexe concentrationnaire de Buchenwald. Il a succombé au typhus. Ouvrier à Saverdun, il était né dans ce bourg 27 novembre 1921.
L’abbé Félez, curé d’Esplas, commune roche de Justiniac qui assista à l’attaque et à l’incendie du château de l’Escarrabillat en compagnie du docteur Durin, chef des MUR de Saverdun, se rendit peu après à Justiniac où il célébra une messe pour les résistants tués. Il se rendit ensuite sur les lieux des exécutions et bénit les trois trous dans lesquels ils avaient été enterrés. Les parents de Pierre Maurette vinrent récupérer les cadavres des fusillés. Les obsèques eurent lieu à Saverdun. Les Allemands interdirent la formation d’un cortège.
Les monuments de Justiniac et de Saverdun ; la plaque commémorative de la gendarmerie de Saverdun :
Un monument fut érigé au lieu-dit l’Oustalou, à Justiniac, à l’endroit précis où furent exécutés les six résistants en juillet 1944. Il fut inauguré le 30 novembre 1948 en présence d’Alfred Bouin, maire de Justiniac (1935-1983), du maire de Saverdun, du préfet de l’Ariège, du commandant Delpy du camp du Vernet-d’Ariège, des familles des fusillés, des résistants et des déportés des communes du canton de Saverdun, des autorités civiles et religieuses. Il porte l’inscription : « Passant souviens-toi. Ici tombèrent le 26 juin 1944 assassinés par les barbares nazis six braves luttant pour la libération de la patrie ». Saint-Martin est inscrit avec son second prénom, "Laurent". En 2004, une plaque fut rajoutée dans la partie inférieure du monument avec l’inscription suivante : « Joseph Belondrade 1921-1945 Mort en déportation 60ème anniversaire en mémoire des victimes du fascisme et de l’holocauste nazi ».
Un autre monument fut érigé au cimetière de Saverdun à la mémoire des morts de la Seconde Guerre mondiale de la commune. Y figurent quatorze noms : les six morts de Justiniac, les deux de Pezens (Aude) fusillés le 20 août 1944 (le gendarme (Marius Paillole et Raymond Bielack), deux morts dans la campagne contre l’Allemagne (octobre 1944-mai 1945) : Théodore Bergé, mort le 18 novembre 1944 à Dassle (Doubs) et Émile Vergé à l’hôpital de Bamberg (Allemagne) le 13 janvier 1945 ; trois résistants morts en déportation : Mandel Andrada Rey, Prosper Roussel et Émile Sentenac. Cinq résistants fusillés (quatre de Justiniac et un de Pézens ) sont enterrés au pied de ce monument : Augustin Belbèze, Louis Gorlier, Pierre Maurette, Jean, Antoine Orsoni et Raymond Bielack. La construction de ce monument ainsi que celle du monument de Justiniac fut décidée par le conseil municipal de Saverdun réuni le 27 octobre 1944 sous la présidence de François Carretier, maire. Une souscription fut ouverte auprès des milices patriotiques. La construction tarda, car, du fait des pénuries, le ciment nécessaire ne fut disponible que le 26 avril 1946. La construction fut confiée à Raymond Galinier entrepreneur en monuments funéraires à Saverdun qui avait présenté les plans et un devis de 125 000 francs.. Les travaux furent terminés à la fin du mois d’octobre 1946 et l’inauguration eut lieu le 2 novembre 1946. Le nom de Joseph Delondrade, résistant du groupe de Justiniac, mort en déportation a été gravé sur le monument dans les années 1990.
Une plaque commémorant les deux gendarmes de la brigade de Saverdun fusillés à Justiniac le 26 juin 1944 (Armand Saint-Martin) ou le 20 août 1944 à Pezens, Aude (Marius Paillole) avait été fixée dans les années 1950 sur le mir extérieur du bâtiment de la gendarmerie. Depuis, elle a été transférée au pied du mât du drapeau de la brigade.
Auguste BELBÈZE
Louis GORLIER
Pierre MAURETTE
Joseph Antoine ORSONI
Armand SAINT-MARTIN
Josette SAINT-MARTIN
Sources

SOURCES : Guy Penaud, La Das Reich : la 2e SS Panzerdivision, préface d’Yves Guéna et introduction de Roger Ranoux, Périgueux, La Lauze, 2e édition, 2005, pp. 453-457, p. 546. — Patrick Roques, « Monument aux morts et cinq tombeaux de la guerre de
1939-1945 », http://patrimoines.midipyrenees.fr/fileadmin. Midi-Pyrénées. Direction de la Culture et de l’Audiovisuel, service Connaissance du Patrimoine, 2012, PDF en ligne consulté le 19 juillet 2018. — Site Patrimoine Occitanie : patrimoines.laregion.fr consulté les 20 et 21 juillet 2018, notices des monuments du cimetière de Saverdun et le l’Oustalou (Justiniac), de la plaque commémorative de la gendarmerie de Saverdun. — Site MemorialGenWeb, consulté les 19 et 20 juillet 2018. — Site http://www2.ac-toulouse.fr/eco-cycle3-saverdun/dossiers/resistance/resistance1.htm. consulté les 19 et 20 juillet 2018 (Justiniac, parachutages de Taillebrougue, témoignages, entre autres, d’André Saint-Martin fils d’Armand et de Josette ; de Guy Landes). — Site histariege, consulté le 20 juillet 2018 (fait état des dépositions de l’instituteur Desarnaud, du maire Massat, de Pélata fermier de l’Escarrabillat, de Mme Sentenac, des rapports de gendarmerie établis après les événements du 26 juin 1944.

André Balent

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